Le 17 mai 2026, un manutentionnaire nommé Aime a affronté un robot pendant dix heures. Il a trié 12 924 colis, à raison de 2,79 secondes l’unité. Le robot, Bob, un Figure 03 signé Figure AI, en a trié 12 732, à 2,83 secondes l’unité. Aime a terminé les avant-bras en compote, des ampoules plein les mains. Bob a continué à trier, dans le cadre d’un livestream qui allait durer 178 000 colis et cinq robots. Brett Adcock, le patron de Figure AI, qui avait organisé le duel, a résumé l’instant sans complexe : « C’est la dernière fois qu’un humain gagnera. »
En juin, à VivaTech, les robots d’Unitree et d’AgiBot enchaînaient des chorégraphies devant 200 000 visiteurs. Selon Omdia, la Chine a fabriqué 87 % des 13 000 robots humanoïdes déployés dans le monde en 2025.
Cette semaine, à Pékin, un robot du nom de TienKung a couru le 100 mètres en 9,39 secondes, mieux qu’Usain Bolt à 9,58. Les World Humanoid Robot Games réunissent 666 équipes et 2 056 robots jusqu’à ce mercredi 26 août.
Quelques jours plus tôt, le 19 août, Unitree entrait en bourse à Shanghai avec une capitalisation frôlant les 445 milliards de yuans. Son bénéfice trimestriel chutait pourtant de 52 % sur un an.
En synthèse, l’été 2026 a consacré le robot humanoïde. Mais une question me taraude, et vous aussi, j’en suis sûr. Pourquoi lui donner deux bras, deux jambes et une tête, quand une autre forme ferait le travail mieux.
La question à 100 patates
Le convoyeur qui trie 28 fois plus vite que Bob
Ni Aime ni Bob n’auraient tenu la comparaison face à un trieur à convoyeur. Un système cross-belt comme celui d’Isitec traite jusqu’à 36 000 colis à l’heure. C’est vingt-huit fois la cadence de Bob. Même une installation intermédiaire, un BeeSort par exemple, en écoule 4 000 à 5 000, trois à quatre fois plus. Les plus grosses installations Dematic dépassent 50 000 colis à l’heure, avec une précision de destination de 99,9 %. La tâche de tri n’a jamais eu besoin de bras, de jambes ni d’équilibre. Elle a besoin d’un lecteur optique, d’un tapis roulant et d’un aiguillage. Le duel Aime/Bob n’est spectaculaire que parce que le robot a une silhouette humaine.
Chez les professionnels, le robot est d’abord un sujet industriel. Les usines Tesla tournent depuis des années avec des lignes largement automatisées, supervision humaine résiduelle, sans qu’un seul de ces bras articulés ressemble à un homme. L’humanoïde, lui, est longtemps resté un sujet de laboratoire. Atlas, de Boston Dynamics, tombait encore sur des marches d’escalier il y a dix ans, sous le regard de chercheurs qui n’avaient jamais eu l’intention de le vendre.
Alors pourquoi cette forme précise, mise sur le marché, maintenant ?
Et ce, alors même que la précédente tentative s’est soldée par un échec. Souvenez-vous, d’Aldebaran.
Pepper et Nao : la démonstration qui n'a jamais eu lieu
Firme française racheté par le japonais Softbank. Elle conçoit 2 humanoïdes, Pepper et Nao. Vedettes de tous les salons, déployés jusque dans les EHPAD comme animateurs et médiateurs... avant de finir au fonds d’un placard, sous une couche de poussière, parce que trop compliqué à utiliser, trop limité. Le constat ne s’arrête pas à l’EHPAD. Exception faite des salons, les ventes ne décollent pas et Softbank a fini par jeter l’éponde. La moitié des emplois de sa filiale européenne est passée à la trappe.
L’écart entre la démonstration et le besoin réel n’a rien de nouveau. Ce qui a changé en dix ans, c’est l’arrivée de la Chine sur le marché. Ainsi que son enjeu stratégique d’imposer sa production dans le monde entier. Avec un budget marketing adapté à son ambition hégémonique. Et la stratégie qui va bien. Les Chinois ont compris que l’humanoïde fait plus rêver que le bras mécanique.
Un trieur à convoyeur n’inspire aucune chorégraphie, aucun malaise, aucune fascination sur les réseaux chinois. Personne ne le filme pendant 178 000 colis. Si la forme humaine ne sert à rien pour l’efficacité de la tâche, il faut peut-être chercher la réponse ailleurs. Pas dans ce que le robot accomplit. Dans ce qu’il fait quand il n’accomplit rien du tout.
Ce qu’on achète, quand on n’achète pas une tâche
UBTech et Moya : vendre une présence, pas une tâche
UBTech en fait une démonstration éclatante. Le 30 juin 2026, l’entreprise chinoise a présenté sa gamme grand public UWORLD U1, premier humanoïde « ultra-bionique » produit en série. Peau en silicone chauffée, 88 articulations, un regard qui suit le visage de l’interlocuteur, du maquillage et des micro-expressions. Côté capacités : s’asseoir, se lever, marcher sur un sol plat, discuter. Rien d’autre. Pas de cuisine, pas de ménage, pas d’entretien. Seulement l’accueil, le tourisme, l’éducation, la recherche et quelques usages liés au grand âge. UBTech en a tout de même vendu la promesse à 13 361 personnes en un mois. Le prix va de 17 600 dollars pour un buste d’interaction jusqu’à 145 800 dollars pour la version haut de gamme. Les premières livraisons chinoises sont annoncées pour le 16 septembre. À ce jour, aucun retour indépendant sur un usage prolongé.
Ce chiffre de précommandes reste déclaré par le fabricant, sans ventilation ni preuve de paiement intégral. Mais même en le prenant tel quel, une chose saute aux yeux. Personne ne précommande un robot qui ne sait pas repasser une chemise. On précommande une présence.
Pour qui doute encore que la forme suffit à faire vendre, il y a Moya. Présentée en juillet 2026 par la start-up chinoise DroidUp à Shanghai, Moya ne prétend même pas savoir marcher correctement. Elle maintient le contact visuel, sourit, produit des micro-expressions faciales, et sa peau reproduit muscles et tissus adipeux jusqu’à une température de 32 à 36 degrés. Prix : 173 000 dollars. Aucune tâche au programme. Juste une présence, vendue comme telle, avec le malaise assumé de la vallée de l’étrange en prime.
C’est là que l’histoire du trieur de colis rejoint celle du majordome en silicone. Aucun des deux n’a besoin d’un corps humain pour accomplir sa tâche. Bob, parce qu’un convoyeur ferait mieux. U1 et Moya, parce qu’ils n’ont, à ce stade, presque aucune tâche à accomplir. Ce qui reste, dans les deux cas, c’est la silhouette. Et la silhouette, elle, vend.
ElliQ, la lampe qui n'a jamais eu besoin de bras
Sauf qu’on connaît déjà un objet qui produit de la présence, du dialogue et de l’attachement sans avoir jamais eu de bras. ElliQ ressemble à une lampe de bureau. Coût : 250 dollars, puis 30 dollars par mois. Une étude menée dans l’État de New York rapporte jusqu’à 95 % de réduction du sentiment de solitude chez ses utilisateurs. L’État de Washington a ouvert son remboursement Medicaid, une première pour un compagnon vocal en IA aux États-Unis. Les IA Buddies suivent le même chemin, sans corps du tout : des millions de personnes dialoguent chaque jour avec un assistant qui n’a ni visage ni silhouette. Moi-même, j’utilise Perplexity et Claude comme complices de pensée, sans jamais avoir eu envie qu’ils ressemblent à quoi que ce soit.
La présence n’a donc pas plus besoin d’un corps humain que le tri de colis. Ce que vend l’humanoïde n’est ni l’efficacité d’une tâche ni la qualité d’une conversation. C’est une image. Celle d’un remplaçant, promesse ou menace selon qui la regarde, de Metropolis à Terminator en passant par Alien. On ne finance pas une lampe qui pivote. On finance un majordome qui vous ressemble.
La suite, c’est mon verdict sur ce que ça change concrètement pour la Silver économie française. La vraie bataille ne se joue ni sur le hardware ni sur la présence. Réservé aux abonnés premium.


