Le 6 octobre, la CNSA a publié son bilan de l’action en faveur des aidants. Une division suffit à en tirer l’essentiel.
En 2024, les conférences des financeurs de la prévention de la perte d’autonomie ont mobilisé plus de 11,3 millions d’euros pour accompagner 108 845 aidants de personnes âgées. Les neuf associations têtes de réseau soutenues par la CNSA ont reçu plus de 5,2 millions pour toucher 52 714 bénéficiaires. Deux lignes budgétaires, deux canaux, un même résultat : environ 100 euros par personne et par an.
Cent euros.
Je lis ce chiffre comme l’aveu d’un système qui compte sur les aidants sans jamais regarder ce qu’ils font.
L’État a fixé un prix à ce que fait un aidant. La prestation de compensation du handicap (PCH) dédommage un aidant familial à moins de 5 euros de l’heure. La même heure d’aide humaine, assurée par un service prestataire, est tarifée 25 euros.
Quelle valeur un système accorde-t-il au travail d’un aidant ?
Cette question en suppose une autre, que le bilan laisse de côté.
Que fait un aidant ?
On les range par case : aidants de personnes âgées, jeunes aidants, aidants de patients atteints de cancer. Je refuse cette logique de “rangement”. Je vous propose de regarder ce qu’ils font : cela bouge peu d’une situation à l’autre.
Un aidant n’existe que dans le dossier de son aidé
Regardez comment on les compte. La DREES identifie les proches aidants par la déclaration des personnes aidées : l’aidant existe dans la statistique parce que son proche l’a cité. La CNSA finance par canaux.
Les aidants de personnes âgées relèvent du concours versé aux conférences des financeurs, ceux de personnes handicapées de son budget d’intervention, qui soutient aussi des associations nationales « quel que soit le public d’aidants ciblés ».
Depuis novembre 2025, un appel à projets vise les jeunes aidants de 5 à 25 ans, quelle que soit la situation de la personne aidée : handicap, perte d’autonomie ou maladie. Le canal suit l’aidé, sauf quand il suit l’âge. Le 23 juin, l’INCa a lancé son plan 2026-2030 pour les aidants en cancérologie : à peu de chose près le menu de la CNSA, servi dans un autre silo.
Certains diront que cela change.
La Journée nationale leur donne une tribune chaque 6 octobre, et des récits comme celui de Vincent Valinducq, Je suis devenu le parent de mes parents, ont rencontré un vif succès, malgré les critiques que son titre a suscitées.
Je veux bien que les aidants se reconnaissent davantage.
Beaucoup refusent pourtant le mot. Les entrepreneurs engagés auprès des aidants, que Silver Valley a interrogés pour son livre blanc Innover (vraiment) pour les aidants, rapportent qu’un parent d’enfant handicapé se dit « son père » ou « sa mère », jamais aidant. Ce livre blanc, publié en 2025 et réédité pour la Journée nationale, est un partenariat : Silver Valley a conduit les entretiens, j’en ai rédigé l’analyse et la synthèse. Se reconnaître ne fait pas un registre. Le seul moyen sûr de trouver un aidant reste son aidé, qui, lui, a un dossier.
Le droit suit la même logique. Thierry Calvat soulignait dans l’un de ses entretiens que le congé de proche aidant a de fortes chances d’échapper à ceux qui n’ont aucun lien familial avec la personne accompagnée, amis ou voisins, qui font plus de 10 % des aidants.
Pendant ce temps, on compte sur eux. Lors de la conférence de presse de la Coalition 2027 emmenée par Frédéric Bizard, Claude Jeandel l’a dit sans détour. Le déterminant majeur du maintien à domicile est la présence d’un aidant non professionnel, et le ratio aidant-aidé va s’inverser. La CNSA anticipe d’ailleurs une hausse du nombre d’aidants. La DREES observe l’inverse depuis 2008 : 5,3 millions d’aidants en 2022, soit 340 000 de moins, alors que 80 000 personnes de plus déclarent avoir besoin d’aide à domicile. Moins de monde, plus de besoins.
Le système compte sur les aidants. Il ne les connaît que par ceux qu’ils aident. C’est, à mes yeux, le vice de construction de toute la politique qui leur est consacrée.
Veiller, faire, organiser : trois fonctions, quelle que soit la situation
Que fait un aidant ? Je vois trois choses, qui reviennent d’une situation à l’autre. Prenez-les comme une grille de lecture. Un même aidant les cumule à des degrés variables, et personne n’entre dans une seule.
Il veille. C’est la présence, la sécurité, le fait d’être joignable à toute heure. Thierry Calvat rappelle qu’on évoque des journées de 10 à 12 heures auprès d’un conjoint atteint d’Alzheimer. Côté handicap, la PCH finance de l’aide humaine pour la surveillance de la personne. Le bracelet de téléalarme dit le reste, puisque les aidés le refusent et les aidants le plébiscitent. Il achète de la veille.
Il fait. La toilette, les repas, les courses, les déplacements. La PCH finance aussi l’aide aux gestes essentiels du quotidien. Dans le cancer, 71 % des aidants assurent ces tâches domestiques et personnelles, d’après le baromètre de l’INCa.
Il organise. Les rendez-vous, les droits, les intervenants, l’information des autres membres de la famille. Calvat note que l’aidant devient le dépositaire de la santé de son proche et de ce qu’il doit en dire aux autres. Deux tiers des aidants en cancérologie (67 %) assurent la surveillance du patient et l’organisation de ses rendez-vous. Dans l’étude du CREDOC, le gestionnaire de cas est le premier besoin des personnes fragiles.
Reste le lien. Trois aidants sur quatre en cancérologie (74 %) soutiennent moralement leur proche, l’écoutent, le rassurent. Aucun tarif ne s’applique à cette ligne-là.
Selon la DREES, parmi ceux qui aident une seule personne à domicile, la part qui y consacre 35 heures ou plus par semaine passe de 8 % à 13 % entre 2008 et 2022.
Trente-cinq heures. Un temps plein sans fiche de paie.
Trois fonctions ont un prix de marché, le lien n’en a pas
Tout ce que fait un aidant ne se vaut pas, et je veux le dire avec la froideur d’un chiffre. Ma position va contre la doxa, qui répète que l’aide familiale n’a pas de prix. Une part de ce que font les aidants est du travail, et la collectivité doit le regarder comme tel. L’autre part est un lien, que je ne cherche pas à chiffrer.
Un critère sépare les gestes. Un geste se remplace si la collectivité doit le financer pour la personne aidée au cas où l’aidant n’existerait pas. Veiller et faire passent le test : la PCH et l’APA paient déjà des professionnels pour ces gestes. Organiser aussi, puisque la coordination est le premier besoin socle des personnes fragiles dans l’étude du CREDOC. Ces trois fonctions ont un prix de marché. Un aidant qui les assure exécute un travail que le système achète ailleurs.
Le lien ne passe pas le test. Thierry Calvat s’y oppose : « Comment rémunérer ce qui par nature n’a pas de valeur ? » Il posait aussi une question de méthode : combien de temps cette personne aurait-elle passé auprès de son conjoint s’il n’était pas malade ? Cette question sert de lame. Le temps qui aurait existé de toute façon relève du couple. Le reste relève de l’aide.
La frontière traverse la présence elle-même. La compagnie se délègue en partie, puisque la même étude chiffre le lien social comme un besoin socle, de 87 à 494 euros par mois. Ce qui ne se délègue pas, c’est cette personne-là, avec cette histoire. Un tiers formé tient compagnie. Il ne tient la place de personne.
J’ai défendu une logique voisine dans Aider ou payer, un essai parti du Code civil : l’obligation alimentaire des descendants est financière, jamais physique, et nul ne peut être contraint d’aider en personne.
Je proposais aux enfants d’un parent dépendant de choisir entre aider et financer l’aide professionnelle des personnes sans entourage, afin de rendre visible qui s’engage et de répartir le coût de ceux qui ne le font pas. Je pars ici d’un autre angle, avec le même constat : ce qui se remplace par un service a un prix, et quelqu’un le paie.
La facture : 45 500 euros de travail, 100 euros de soutien
Mettons un chiffre sur la part qui se remplace. Prenons un aidant à 35 heures par semaine, seuil que 13 % des aidants d’une personne vivant à domicile atteignent ou dépassent, selon la DREES. Sur 52 semaines, cela fait 1 820 heures. Au tarif horaire d’un service prestataire dans la PCH, 25 euros, la valorisation atteint 45 500 euros par an. Au tarif de dédommagement d’un aidant familial dans la même PCH, moins de 5 euros de l’heure, elle tombe à près de 9 000 euros. Face à cela, la CNSA a soutenu chaque aidant à hauteur de 100 euros. Le rapport est de 1 à 455 avec le premier chiffre.
Les deux montants ne mesurent pas la même chose. L’un valorise un travail, l’autre finance de l’accompagnement. C’est exactement le sujet. Je lis ce chiffre comme une facture : elle mesure ce que le système ne paie pas quand il compte sur les aidants. Je ne propose aucun salaire.
Pour lire une annonce, posez-lui une question. La mesure remplace-t-elle la fonction (le relayage remplace de la veille), l’allège-t-elle (information, formation, soutien psychosocial) ou compense-t-elle ce qu’elle coûte à l’aidant (santé, emploi, repos) ? Passez le bilan de la CNSA au crible. Les 5,2 millions versés aux associations financent de l’information, de la formation, de la sensibilisation et du soutien psychosocial : de l’allègement. Le répit, que la CNSA présente comme un pilier, n’a aucun montant dans le bilan. Le coût de la fonction pour l’aidant n’apparaît pas dans le texte.
Trois questions à poser à toute offre pour les aidants
Si vous construisez une offre pour les aidants, voici les trois questions que je me poserais.
Quelle fonction décharge-t-elle : veiller, faire ou organiser ?
Aux frais de qui, de l’aidant, de l’aidé ou de la collectivité ?
Que reste-t-il à la charge de l’aidant une fois votre offre déployée ?
Si vos réponses commencent par la maladie de l’aidé, vous avez construit pour une case.

