75 millions d'euros pour le bien vieillir. Mais pour qui ?
Entourâge a le cadre. Pas encore la thèse.
Jeudi matin, l’UMR (groupe Vyv), Serena et makesense ont lancé le fonds d’investissement Entourâge. Soixante-quinze millions d’euros. Une vingtaine de participations prévues, des tickets entre un et cinq millions. Le fonds s’inscrit dans une stratégie plus large baptisée Ogimi — du nom d’un village d’Okinawa réputé pour sa densité de centenaires — avec un objectif global de 350 millions d’euros mobilisés sur la chaîne de valeur du bien vieillir.
J’étais dans la salle. Je partage le diagnostic démographique. Je partage moins les thèses d’investissement qui en découlent.
Six axes d’investissement, zéro levier d’émancipation
Entourâge investit dans six domaines :
Habitat adapté et habitat inclusif,
Santé préventive,
Lien social,
Métiers du soin,
Santé mentale,
Fin de vie.
Cette liste est cohérente. Elle correspond aux problèmes documentés du vieillissement. Elle est formulée avec soin, évite les angles morts les plus grossiers, et couvre un périmètre que tout acteur sérieux du secteur reconnaîtra comme légitime. Un fonds de pension mutualiste qui engage ses capitaux sur le bien vieillir doit tenir compte des besoins réels de ses affiliés. L’UMR sait que ses membres auront besoin d’habitat adapté, de services à domicile, de lien social organisé, d’aide aux aidants. C’est une réponse raisonnée à un problème réel.
Ce qui me frappe, c’est l’angle mort.
Ces six axes sont formulés intégralement du point de vue de celui qui prend en charge. Jamais de celui qui vit. Il n’y a pas un seul levier d’émancipation dans la liste. Pas une ouverture sur la capacité économique des personnes. Pas une thèse sur le désir. Le mot structurant, implicite dans chaque axe, c’est la compensation : combler un manque, gérer une dépendance, soutenir une fragilité. C’est une liste de problèmes à résoudre. Pas une liste de forces à libérer.
Je comprends la logique. Elle m’inquiète quand même.
La silver économie n’est pas que le marché du vieillissement
Première erreur : confondre le sous-marché avec le marché total
La silver économie n’est pas le marché de la fragilité dans l’âge.
C’est un sous-marché. Celui qui adresse les conséquences pathologiques du vieillissement. La dépendance, la perte fonctionnelle, le besoin de care. Ce sous-marché est réel, nécessaire, et largement sous-financé. Entourâge a raison de s’y intéresser. Mais confondre ce sous-marché avec le marché total, c’est se priver de la plus grande partie de la demande existante.
Les retraités actifs qui gèrent leur capital santé, qui choisissent leur lieu de vie avec soin, qui décident de travailler encore, de voyager, d’apprendre, de consommer différemment. Ils ne sont dans aucun de ces six axes. Ils existent pourtant. Ils représentent une force économique considérable. Et ils ne se reconnaissent pas dans le vocabulaire de la silver économie, ce qui explique, en partie, pourquoi ils n’en achètent pas les produits.
Ce n’est pas un problème d’offre que vous résolvez en finançant des start-up ou en organisant des hackatons. C’est un problème de cadre mental.
Deuxième erreur : la retraite comme récompense, la vieillesse comme étape finale
La retraite n’est pas la récompense d’une vie de labeur.
Depuis les années 1950, le récit dominant a fonctionné ainsi : on travaille, on cotise, on attend la retraite. Le paradis laïque du salarié. La récompense d’une vie de labeur.
Ce récit a été imaginé pour donner une raison d’être à la retraite. Ce n’était pas reléguer les travailleurs devenus obsolètes, mais leur offrir une récompense pour services rendus et leur ouvrir un champ de possibles attractif. C’est le narratif du Golden Age aux USA et du Troisième Age en France.
Et comme nous aimons bien les contes, cette promesse d’un happy end a structuré la façon dont nous pensons le vieillissement. C’est l’étape finale. Un horizon. Un état à atteindre après.
Il a aussi structuré la silver économie. Notre filière intervient quand la récompense se transforme en épreuve, quand le corps lâche ce que la promesse avait tu.
L’idée qu’une « vieillesse heureuse » se déclencherait mécaniquement à 65 ans ne correspond pas à l’état des connaissances sur le vieillissement.
Les travaux fondateurs de Rowe et Kahn sur le vieillissement réussi le formalisent depuis les années 1980. Éviter la maladie, maintenir ses capacités et rester engagé : ces trois conditions découlent de comportements, ressources et liens sociaux construits avant la retraite. L’âge administratif n’y est pour presque rien.
La gérontologie a même documenté ce qu’elle nomme le paradoxe du bien-être : malgré la perte progressive de ressources physiques, beaucoup de personnes âgées maintiennent — voire améliorent — leur satisfaction de vie.
Les travaux de Laura Carstensen l’expliquent : avec l’avancée en âge, les individus réorientent leurs ressources vers ce qui a du sens, resserrent leurs liens et régulent mieux leurs émotions. Ce que nous construisons au fil de la vie détermine directement la qualité de cette régulation à l’arrivée. C’est un capital.
Ces deux erreurs combinées produisent le même résultat : une offre qui parle aux professionnels du secteur et aux décideurs institutionnels. Mais qui laisse les clients de marbre.
La distorsion : leur propre littérature dit autre chose que leur thèse d’investissement
Vous saisissez l’ironie dans ce décalage ?
Les piliers du bien vieillir cités lors de l’événement (liens sociaux, activité, alimentation, sens, rôle dans la communauté) sont orientés vers l’augmentation, pas vers la compensation.
Ils décrivent ce que des personnes en bonne santé peuvent faire pour le rester, pas ce qu’un système de soins fait à des personnes qui déclinent.
La littérature qui les fonde, de Ladoucette aux travaux plus récents sur le lifespan, parle de leviers que l’individu actionne, de comportements qui retardent la fragilité, de capital santé que l’on préserve. C’est une thèse d’émancipation. Et la thèse d’investissement construite à partir de cette littérature est une thèse de compensation.
Je détecte une distorsion entre les deux. Et c’est là qu’une fenêtre s’ouvre.
Entre silver économie et longevity economy, un marché sans investisseurs
Il existe un autre marché. Je ne vous dis pas d’y aller. Mais je crois que vous devez l’étudier pour comprendre où va la demande.
En Amérique du Nord et en Asie, une nouvelle catégorie de consommateurs croit pouvoir ralentir le vieillissement cellulaire.
Le corpus scientifique qui les inspire fait le lien entre vieillissement cellulaire et maladies chroniques, et donc entre prévention de ce vieillissement et espérance de vie en bonne santé.
Les traitements médicaux sont encore des projets de laboratoire. Les pratiques non médicamenteuses, elles, sont déjà applicables. Ce marché s’appelle la longevity economy. Son cœur — santé, prévention, digital, services — est évalué à 25-35 milliards de dollars d’ici 2030, avec une accélération attendue vers 60-70 milliards à horizon 2035.
La France n’y participe pas encore. Pas par manque de demande : par verrouillage.
Réglementaire : Tally Health, la plateforme de David Sinclair qui combine test d’âge biologique et compléments anti-âge, ne peut pas opérer légalement en France, les tests épigénétiques en B2C heurtant le cadre du code de la santé publique.
Culturel : Un discours intellectuel, médiatiquement dominant, considère le vieillissement comme processus naturel à accepter, pas à contrer. On disait la même chose de la chirurgie esthétique il y a trente ans. Mais les défenseurs de la longevity economy sont inaudibles.
La demande passe quand même. Par les entrées que le marché français tolère : les devices de quantified self — Oura Ring, Withings — et les cosmétiques anti-âge, marché mature à 6 milliards d’euros sur le soin visage en Europe, dont la France est leader mondial.
Ce que les Américains font avec Tally Health, les Français le font avec une balance connectée et une crème L’Oréal. La logique est identique. L’offre est bridée, la demande ne l’est pas.
C’est un sujet que je suis de près depuis 2019. Je vous renvoie vers ces 3 articles pour un panorama.
Longevity economy et silver économie ne fusionneront pas. Les modèles économiques divergent, les profils de consommateurs aussi, les circuits de distribution encore plus. Ce sont deux marchés distincts qui s’adressent à des personnes différentes, à des moments différents de leur vie.
Mais entre les deux, il y a un écart. Et cet écart est exactement là où la thèse d’investissement actuelle ne regarde pas.
Des offres de prévention accessibles, non médicalisées, non paternalistes. Des solutions qui n’attendent pas le remboursement de la Sécurité sociale pour exister. Des services pensés pour des clients qui veulent décider — pas pour des personnes en difficulté dont les aidants décident à leur place. Ce segment n’a pas encore de nom en France. Il n’a pas encore d’investisseurs non plus.
C’est le trou dans la raquette.
La thèse d’Ogimi était dans le nom. Elle n’est pas encore dans le fonds.
Je ne demande pas à Entourâge de devenir autre chose que ce qu’il est. Le besoin que couvre ce fonds est réel, urgent, et sous-financé depuis trop longtemps. Ce travail est nécessaire. Il mérite d’être soutenu.
Ce que j’observe, c’est que la silver économie a aussi besoin de capitaux qui croient à l’émancipation. Pas à la place du care. En plus. Dans cet écart entre Silver et Longevity, il y a un gisement de valeur sous exploité.
Un fonds qui décide d’explorer cet espace enverra un signal : la silver économie n’est pas un secteur compassionnel. C’est un marché de désir autant que de nécessité. C’est un territoire où les personnes vieillissantes sont des agents économiques, pas des bénéficiaires passifs. C’est ce cadre mental qui permettra aux investisseurs de voir le désir là où ils ne voient aujourd’hui que la détresse.
Je reviens à Ogimi.
Ce village d’Okinawa est célèbre parce que ses habitants vivent vieux et heureux. Ils ne sont pas pris en charge par la sécu. Ils n’ont pas attendu l’APA ou la Prim’Adapt ! Ils ont bâti les conditions d’une vie longue. Du sens, du mouvement, des liens, une alimentation simple, un rôle dans la communauté jusqu’à la fin. La thèse d’Ogimi — la vraie, celle qui justifie le nom — est une thèse d’autonomisation. Elle était dans le nom du programme dès le début.
Elle n’est pas encore dans la thèse d’investissement.
C’est la piste.

