Longévité

Longévité

Abidjan n'attend plus

La France a le savoir-faire. L'Afrique francophone a le marché et la diaspora qui paie. Manque un acteur.

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Alexandre Faure
mai 27, 2026
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La Silver économie française a un actif que peu d’autres pays ont accumulé. Et elle l’utilise mal.

Dans Personne ne partira, j’ai posé qu’elle est captive de son cadre national — condamnée à l’influence plutôt qu’à la menace. Mais cette captivité a un revers : elle produit une plasticité. Cinquante ans de structuration médico-sociale, c’est cinquante ans de gestion multipartite, de conventionnement, de coordination sanitaire-sociale, d’éthique du soin codifiée.

Ce savoir-faire est rare.

Et exportable.

Un actif qu’on exporte mal

Quand les acteurs SE français s’internationalisent, ils le font. Clariane opère 407 établissements dans six pays européens. Emeis totalise 600 établissements et 48 900 lits dans une vingtaine de pays. DomusVi tient 190 établissements dans neuf pays d’Europe et d’Amérique latine. Colisée opère dans six pays, dont la Chine.

Le pattern saute aux yeux : Europe occidentale d’abord, et marginalement quelques économies émergentes que la concurrence anglo-saxonne maîtrise déjà.

Pourquoi ce repli OCDE ?

Trois raisons convergentes.

  1. Le risque : investir à Berlin, c’est un cadre prudentiel comparable ; investir à Abidjan, c’est s’exposer à des arbitrages politiques imprévisibles — raison réelle, qui devient auto-limitative quand on n’évalue jamais le risque face à la concurrence qui se positionne déjà.

  2. Le modèle économique : le savoir-faire SE français a été codé sur la solvabilisation publique, et sans APA ni crédit d’impôt, le marché solvable disparaît.

  3. L’imaginaire : un secteur captif de son cadre national finit par développer un imaginaire captif — on pense l’international en clones du marché domestique, donc en pays riches. La francophonie africaine sort du cadre mental, alors elle sort du périmètre stratégique.

Pendant ce temps, des espaces structurellement plus favorables à un export d’expertise médico-sociale française restent inexplorés. L’Afrique francophone en est l’exemple le plus net.

L’avantage francophone

L’OIF recense environ 396 millions de francophones en 2026. Les projections tablent sur 590 millions à l’horizon 2050, dont neuf sur dix en Afrique.

Pour un acteur médico-social, la langue française est une infrastructure de marché : coûts de traduction réduits, transfert de compétences accéléré, référentiels professionnels partagés, normes pédagogiques transposables.

Un module de formation conçu pour Lille marche à Dakar avec des ajustements limités. Un référentiel HAS est lisible par un cadre de santé ivoirien. Aucun acteur anglophone ne peut répliquer cet actif rapidement.

Aucun concurrent chinois ne peut l’activer.

Car la Chine, sur le continent africain, fait le hard. Infrastructures hospitalières, équipements, formations cliniques, télémédecine — la stratégie FOCAC est massive et lisible.

Mais regardez ce qui n’est pas dans l’agenda : pas de narratif sur le vieillissement, pas de couche médico-sociale articulée à l’hôpital, pas de soins de longue durée structurés, pas de modèle d’accompagnement des aidants.

La Chine est elle-même en construction de sa propre filière gériatrique — c’est précisément pour cela qu’elle s’appuie sur l’expertise française dans les coopérations bilatérales.

Là où Pékin pose un hôpital régional, Paris a quelque chose à dire sur les services en aval. Le siège est libre.

Échange ou extraction

Le débat parlementaire français a remis sur la table le recours aux soignants étrangers pour combler la pénurie hexagonale. Une proposition de bon sens à court terme qui pose pourtant une question de fond. Si l’on pioche durablement les ressources humaines des pays d’Afrique francophone, on les fragilise en cassant leur capacité à structurer leur propre filière.

Une autre logique est possible.

Organiser une circulation plutôt qu’une captation unidirectionnelle. Faire venir certains soignants en France pour des cycles de formation et de pratique, exporter parallèlement de l’expertise pour aider les pays d’origine à construire leur offre de soins de longue durée.

La France conserve une partie du flux qualifié dont elle a besoin, l’Afrique francophone gagne une capacité locale. La francophonie se consolide comme espace économique sectoriel.

Cette logique d’échange suppose un pivot opérationnel. Quelqu’un qui connaisse les deux mondes, qui parle les deux langages institutionnels, qui circule entre les deux territoires.

Les diasporas comme solvabilisateurs

Les diasporas africaines transfèrent vers leur continent d’origine près de 100 milliards de dollars par an, davantage que l’aide publique au développement cumulée. Selon l’AFD, seuls 10 à 15 % de ces flux sont orientés vers des investissements productifs. Le reste part en consommation familiale — loyers, scolarité, soins ponctuels. La marge de mobilisation est immense.

L’illustration la plus aboutie est SUSU. Fondée en 2019 par Bola Bardet, soutenue par la BAD et financée à hauteur de 4,5 M€ en 2023, cette healthtech permet à un membre de la diaspora en France de souscrire à distance un parcours de soins pour ses proches en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Cameroun ou en RDC : prévention, suivi médical, prise en charge des maladies chroniques.

La remittance informelle se transforme en achat de service formalisé. La logique est transposable à toute la chaîne médico-sociale : services à domicile, centres de jour, accompagnement des aidants, répit.

J’ai déjà écrit ici que le seul levier qui transforme l’informel en marché formel, c’est la solvabilisation. En France, c’est l’État. Mais dans un pays où l’État n’a ni les moyens ni la priorité politique, la diaspora peut jouer ce rôle. Et elle le joue déjà.

Le cas qui se joue maintenant

La Côte d’Ivoire a fait de sa diaspora un sujet politique de premier rang. 1,2 million d’Ivoiriens vivent à l’étranger. En 2025, ils ont transféré 938,8 milliards de FCFA vers leur pays d’origine — environ 1,4 milliard d’euros. Le gouvernement ivoirien a officialisé la diaspora comme « 32e région » du pays.

Sur cette base, Abidjan a lancé en mai 2026 le forum Diaspora for Growth, avec un roadshow à Paris les 26-27 juin et à Milan le 6 juin. L’ambition : passer des remises familiales à l’investissement productif, aligné sur le Plan national de développement 2026-2030 qui vise à mobiliser plus de 114 000 milliards de FCFA.

La santé y est explicitement reconnue secteur prioritaire. Pas le médico-social en tant que tel — le secteur n’est pas encore identifié comme catégorie autonome dans la grille gouvernementale ivoirienne. Mais c’est précisément cette absence qui rend le moment intéressant. Un acteur français qui arrive avec un projet médico-social packagé — services à domicile financés par la diaspora, centre de jour adossé à un hôpital existant, formation d’auxiliaires de vie sur référentiel transposé — peut contribuer à définir la catégorie et prendre une place de premier entrant.

Pour qui dispose déjà d’un produit médico-social structuré et veut le tester sur un marché francophone hors OCDE, c’est probablement la fenêtre la plus claire des cinq dernières années.


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