ASEAN : Décryptage stratégique d'un marché de la longévité en construction
Le World Ageing Festival 2026 révèle un écosystème asiatique en structuration où la France peut encore se positionner
Bienvenue sur Longévité, la newsletter qui décrypte la Silver économie. Poursuite de mon étude sur l’ASEAN avec une analyse des promesses du World Ageing Festival 2026 et, plus largement, de vos perspectives business dans la région.
À travers ce focus, je vous aide à comprendre un marché export, ce que nous pouvons y apporter et ce que nos concurrents étrangers vont y faire à notre place.
Les 14 et 15 avril 2026, le Marina Bay Sands de Singapour accueillera la nouvelle édition du World Ageing Festival sous le thème “Embracing Longevity: Asia’s Priority, The World’s Opportunity”.
Plus de 8 000 participants attendus, 200 exposants internationaux, une trentaine de ministres et hauts fonctionnaires de l’ASEAN.
Ce rendez-vous annuel est devenu en quelques années le lieu où se définissent les politiques publiques du vieillissement pour l’Asie du Sud-Est, et par ricochet, pour une bonne partie du monde.
En 2025, la France y était représentée par deux acteurs : Adecco pour le recrutement spécialisé, et Domitys via son antenne de Kuala Lumpur.
C’est tout.
Pendant ce temps, le Japon déployait un pavillon gouvernemental complet, l’Australie mobilisait son agence Austrade, et la Chine envoyait ses géants de la tech et de l’immobilier senior.
Cette quasi-absence française révèle un angle mort stratégique : alors que l’Europe vieillit à un rythme connu et gérable, l’Asie du Sud-Est s’apprête à vivre la plus grande vague démographique de l’histoire moderne.
Et nous la regardons depuis les gradins.
Le World Ageing Festival : un sommet de souveraineté déguisé en salon
Pour un observateur français habitué aux salons Silver économie hexagonaux, le WAF déroute. L’analyse de la composition des participants 2025 révèle une réalité claire : ce n’est pas un lieu de commerce, c’est un hub de convergence stratégique.
35% de représentants du secteur public et des régulateurs : ministres, présidents d’agences nationales, hauts fonctionnaires.
20% d’organisations internationales (ONU, UNESCO, OCDE, Union Internationale des Télécommunications).
15% d’entreprises technologiques, essentiellement les géants du secteur comme OpenAI, Meta et Microsoft.
Les acteurs de la société civile et les ONG occupent 15% des places, tout comme le monde académique avec Berkeley, la Sorbonne ou le Mila québécois.
Quand 55% des participants viennent des sphères publiques et régulatrices, on ne vient pas pour vendre des dispositifs médicaux. On vient pour influencer les politiques publiques qui définiront les standards d’accompagnement du vieillissement pour des centaines de millions de personnes.
La présence de membres du gouvernement indonésien le démontre. Avec 270 millions d’habitants, l’Indonésie ne cherche pas des solutions de niche pour quelques milliers de seniors aisés. Elle prépare un déploiement de masse. La Thaïlande, le Vietnam, la Malaisie suivent la même logique. Et tous regardent vers Singapour, non pas comme un marché (6 millions d’habitants, c’est dérisoire à l’échelle régionale), mais comme un laboratoire de validation.
L’architecture du salon confirme cette lecture. Technogym occupe le rang de partenaire Platinum, signalant que l’Active Ageing - le maintien des capacités physiques par le mouvement - constitue le pilier numéro un du modèle asiatique. Viennent ensuite les acteurs de la robotique et de l’IA cognitive (Dex-Lab, Neurowyzr, Medmind), puis les géants de l’immobilier senior (Sunway, Domitys). Cette hiérarchie dessine le triptyque sur lequel l’ASEAN construit sa réponse au vieillissement.
Et la France ? Absente de cette conversation stratégique. Aucun speaker de haut niveau, aucun représentant ministériel, aucun pavillon “French Healthcare”. Pendant que les Australiens et les Japonais posent les briques des futurs standards, nous laissons le champ libre.
“Vieillir avant d’être riche” : le paradoxe qui change tout
D’ici 2050, la région comptera 128,7 millions de personnes de 65 ans et plus, soit 16,3% de la population totale. La Thaïlande atteindra 23,39% de seniors dès 2035. Le Vietnam franchira les 15,8% en 2040. L’Indonésie, avec ses 270 millions d’habitants, verra sa population âgée exploser.
Mais contrairement à l’Europe ou au Japon, ces pays vieillissent avant d’avoir construit les infrastructures de protection sociale et les systèmes de prise en charge que nous connaissons. La Thaïlande passe de société jeune à société vieillie en vingt ans. La France a mis plus de cinquante ans pour effectuer cette transition, lui laissant le temps de construire ses EHPAD, de structurer sa Sécurité sociale, de former ses professionnels.
Ce décalage est notre meilleur atout.
Le cas révélateur des services à la personne
Prenons l’exemple des services à la personne, secteur clé du vieillissement à domicile. En France, nous avons derrière nous plusieurs décennies de structuration. Les lois de 2002 et 2005 ont progressivement transformé un secteur artisanal et informel en une industrie régulée : régime juridique défini, protection sociale des intervenants, certifications qualité, formation obligatoire. Nous avons nos fédérations, nos syndicats, nos référentiels de compétences.
En Thaïlande, au Vietnam, en Indonésie, en Malaisie, le service à domicile est informel. Pas de statut juridique pour les aidants rémunérés, absence de protection sociale, aucun cadre de certification. Les familles embauchent des intervenants au noir, sans garantie de compétence, sans recours en cas de problème. Les intervenants travaillent dans une précarité totale, exposés à l’exploitation, sans aucune couverture en cas d’accident ou de maladie.
Cette informalité n’est pas tenable. La démographie va forcer ces pays à industrialiser le maintien à domicile. Ils vont devoir créer de toutes pièces un cadre juridique, former des dizaines de milliers de professionnels, mettre en place des systèmes de contrôle qualité. Exactement ce que la France a fait pendant trente ans.
Sauf qu’ils n’ont ni le temps ni les moyens de refaire toutes nos erreurs. Notre expérience - y compris nos échecs - a une valeur considérable que nous pourrions exporter. À condition de ne pas tomber dans le piège du paternalisme.
La tech et l’IA : co-développer plutôt que concurrencer
Le marché des technologies de smart elderly care en Asie-Pacifique passe de 3,5 milliards de dollars en 2024 à 10 milliards attendus, soit une croissance annuelle de plus de 22%.
Cette dynamique s’explique par trois facteurs convergents :
La pénurie de main-d’œuvre qui pousse à chercher des solutions technologiques,
L’adoption rapide du numérique dans les pays asiatiques,
Les investissements gouvernementaux massifs dans la healthtech.
Pour un acteur français, vouloir concurrencer frontalement les leaders chinois, japonais et coréens sur la robotique avancée ou l’intelligence artificielle serait une erreur stratégique. Ils ont une avance considérable sur ces domaines. L’opportunité réside ailleurs : dans le co-développement de solutions hybrides combinant savoir-faire clinique français et capacités technologiques asiatiques.
Les dispositifs médicaux connectés français - tensiomètres, glucomètres, détecteurs de chute - peuvent s’intégrer dans des plateformes de télésanté développées localement.
Les protocoles de coordination des soins à domicile peuvent être digitalisés en partenariat avec des éditeurs de logiciels singapouriens ou indiens. Les solutions de téléassistance et de domotique adaptée peuvent être co-conçues avec des acteurs locaux qui comprennent mieux les habitats asiatiques : HDB à Singapour, compartiments familiaux en Chine, maisons traditionnelles en Thaïlande.
Ce modèle de partenariat technologique présente plusieurs avantages. Il permet d’accéder aux capacités d’ingénierie et de manufacturing asiatiques (coûts compétitifs, délais rapides), de bénéficier de la connaissance des réglementations locales et des circuits de distribution, et de partager les risques d’investissement en R&D.
Les partenaires potentiels sont nombreux : instituts de recherche singapouriens (A*STAR, NUS), opérateurs télécoms (SingTel, AIS en Thaïlande), startups locales de healthtech cherchant une expertise clinique pour valider leurs solutions.
L’écosystème asiatique de la silver économie présente des forces et des faiblesses complémentaires des nôtres. Les acteurs asiatiques, notamment japonais et coréens, excellent dans les technologies (robotique, capteurs, intelligence artificielle), l’électronique médicale, et l’ingénierie de systèmes complexes. Ils disposent de capacités de manufacturing compétitives et de chaînes d’approvisionnement efficaces.
Mais ils reconnaissent des lacunes dans plusieurs domaines où la France dispose d’une expertise avancée.
La gestion opérationnelle d’établissements médico-sociaux complexes, intégrant dimensions médicales, hôtelières et sociales, demeure un savoir-faire occidental.
Les protocoles de soins gériatriques, notamment pour la prise en charge de la démence, de la dépendance lourde et des situations de fin de vie, sont plus développés en France qu’en Asie, où la médicalisation des soins aux personnes âgées est historiquement moins avancée.
Cette complémentarité suggère une stratégie de partenariats plutôt que de concurrence frontale. Les acteurs français apportent leur expertise clinique, opérationnelle et de formation, tandis que les partenaires asiatiques contribuent leurs capacités technologiques, leur connaissance du marché local et leur réseau de distribution.
Éviter l’écueil colonial
Le risque est réel. Débarquer en Asie du Sud-Est avec notre modèle sous le bras en expliquant “nous avons cinquante ans d’avance, voici comment faire” serait la pire approche possible.
Ces pays ne cherchent pas à devenir des satellites de l’Europe.
Ils construisent leur propre modèle de souveraineté sur le vieillissement, adapté à leurs structures familiales, leurs niveaux de revenus, leur rapport à l’État.
La présence massive des ministres de l’ASEAN au WAF le prouve : ce sont eux qui définissent la stratégie. Singapour ne s’est pas positionnée comme hub régional par hasard. La cité-État joue le rôle de standard-setter, celui qui valide les solutions qui seront ensuite déployées en Thaïlande, en Indonésie, en Malaisie. Cette dynamique Sud-Sud n’a pas besoin de nous pour fonctionner.
La bonne posture n’est donc pas celle du sachant qui transmet son savoir, mais celle du partenaire qui partage son expérience pour co-construire. “Voici ce qu’on a testé, ce qui a marché, ce qui a échoué, et pourquoi. Maintenant, qu’est-ce qui a du sens dans votre contexte ?” Cette approche reconnaît la souveraineté de nos interlocuteurs tout en valorisant notre antériorité.
L’opportunité du retard infrastructurel
L’absence d’infrastructures lourdes en Asie du Sud-Est ouvre des possibilités que nous n’avons plus en Europe. Ces pays ne sont pas enfermés dans des modèles fossilisés. Ils n’ont pas de parc d’EHPAD vieillissant à gérer, pas de syndicats campés sur des acquis, pas de réglementations empilées depuis des décennies.
Quand la Thaïlande doit penser sa politique du grand âge, elle part d’une page blanche. Elle peut imaginer des solutions hybrides combinant habitat partagé, services à domicile renforcés et technologies d’assistance, sans avoir à déconstruire l’existant. Elle peut éviter nos erreurs d’institutionnalisation excessive, notre cloisonnement entre sanitaire et médico-social, notre bureaucratisation.
Pour un acteur français, cela signifie que l’expertise la plus précieuse n’est pas celle des solutions clés en main, mais celle des méthodes :
Comment structurer un marché naissant ?
Former rapidement des milliers de professionnels ?
Créer un cadre réglementaire qui protège sans étouffer ?
Empêcher que le domaine ne se transforme en source de profits pour certaines organisations au désavantage des personnes qui devraient en bénéficier ?
Ces questions, nous les avons affrontées. Les réponses que nous avons trouvées - imparfaites, perfectibles - constituent un capital d’expérience transférable. Encore faut-il se donner les moyens de le partager.
De l’expertise française à l’intelligence partenariale
Face à cette opportunité, trois niveaux d’engagement s’offrent aux acteurs français. Chacun correspond à une ambition et à des moyens différents, mais tous partagent un prérequis : sortir de l’invisibilité.
Veille et présence au WAF
Partenariats et co-développement
Contribution à la souveraineté locale
Je les développe pour les abonnés Premium.





