Longévité

Longévité

David Heavens a un million d'abonnés. Pas une méthode de care.

Un caregiver nigérian, un vétéran de 92 ans, un million d'abonnés. L'histoire est vraie. Ce qu'elle prouve reste à démontrer.

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Alexandre Faure
août 19, 2026
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Un vétéran de 92 ans, une question de rasage, un million d’abonnés

David Heavens est devenu, en trois ans, la figure la plus visible du caregiving américain sur les réseaux sociaux : environ un million d’abonnés sur Instagram + TikTok, un entretien exclusif dans People, un reportage sur NBC, et une invitation à s’exprimer devant les dirigeants du senior housing américain au Senior Living Innovation Forum. Il y raconte l’histoire fondatrice de tout cela : Frank, vétéran de la Navy âgé de 92 ans, qu’il a un jour demandé à raser.

L’histoire est belle, mais au-delà du narratif qui fait pleurer dans les chaumières, il y a aussi des leçons instructives pour vous, les professionnels du grand âge.

La grand-mère au Nigeria, la question du rasage à Los Angeles

Le Nigeria, la grand-mère, le mot caregiver

David Heavens a grandi au Nigeria, élevé par sa grand-mère parce que sa mère avait quinze ans à sa naissance. « Un enfant ne devrait pas élever un enfant », dira-t-il plus tard sur la scène du SLIF (traduction) : sa grand-mère a renvoyé sa mère à l’école et l’a pris en charge, avec une bienveillance qui trouvait de la place pour les autres alors qu’elle n’avait presque rien. C’est de là, dit-il, que vient tout le reste.

Il arrive aux États-Unis en 2013 avec une valise, pour rejoindre un college à Neosho, dans le Missouri. Les débuts sont durs : il ne peut pas payer les frais de scolarité, ses cours sont annulés, il se retrouve sans logement une première fois. Un poste de commercial paie les factures sans le satisfaire : il raconte ne pas vouloir vendre aux gens des choses dont ils n’ont pas besoin. Puis une conversation lui fait découvrir le métier de caregiver. Passionné par le concept, il devient aidant auprès de jeunes adultes en situation de handicap. C’est le premier travail où il se sent enfin utile. « Je veux être au service. J’aime aider les gens. Je le ferais gratuitement », dira-t-il (traduction).

2023, Los Angeles : la Tesla et l’annonce de petsitting

Le vrai tournant arrive en 2023, à Los Angeles. Il perd son appartement après une sous-location qui tourne mal, devient driver de VTC, dort dans sa Tesla. Pour se rendre utile et redonner du sens à sa vie, il publie une annonce sur une application de voisinage : deux heures gratuites pour promener des chiens de personnes âgées.

« Je peux vous raser ? »

L’annonce trouve écho chez Pippa, environ 77 ans, qui répond pour organiser la promenade des chiens de Frank, son compagnon, vétéran de l’US Navy âgé de 92 ans. Embauché comme dogsitter, Heavens remarque que Frank a du mal à se déplacer et ne se rase plus. Il pose une question simple : « Je peux vous raser ? » De cette question naît une conversation, puis une amitié, puis un rôle de caregiver — et plus encore.

« Je ne vois pas Frank et Pippa comme mes clients, je les vois comme mes grands-parents » - David Heavens dans son talk devant le SLIF (traduction).

150 abonnés en novembre 2025, People et NBC trois mois plus tard

D’un compte de 150 abonnés à 370 000 en trois mois

À partir de novembre 2025, Heavens documente et raconte, sur Instagram, le quotidien de sa relation avec Frank et Pippa. Cette production de contenu enclenche le processus médiatique.

En novembre 2025, le compte Instagram de David Heavens comptait environ cent cinquante abonnés. Trois mois plus tard, selon NBC Los Angeles, il en compte trois cent soixante-dix mille. Un montage vidéo de leur relation atteindra 2,5 millions de likes sur TikTok, selon YourTango. Il serait tentant de croire que c’est le caregiving qui suscite cet engouement, mais vu le narratif structurant le compte, je pense que c’est toute la vie de David, et notamment sa relation fusionnelle avec Frank, qui intéresse ses abonnés. C’est un empilement de signaux immédiatement lisibles sur une plateforme de vidéos courtes. Un immigré du Nigeria qui prend soin d’un vétéran blanc présenté comme ayant milité pour les droits civiques, résumé dans une formule que la presse reprendra telle quelle :

« il s’est battu pour mes droits civiques, maintenant je m’occupe de lui » - David Heavens dans un de ses Reels Insta (traduction).

De la vidéo virale à la scène du Senior Living Innovation Forum

Cette formule installe, en une phrase, une dette morale, une réconciliation raciale sans conflit, une transmission intergénérationnelle bien plus large que le seul sujet du caregiving. Elle circule d’abord sur les comptes viraux, en décembre 2025 puis en janvier 2026, avant que la presse éditoriale ne s’en empare. People publie un entretien exclusif le 4 février 2026, NBC Los Angeles diffuse un reportage local le 12 février. Chacun de ces relais amplifie le suivant. Un passage télé légitime la viralité sociale, qui légitime à son tour l’invitation à s’exprimer devant un public professionnel. C’est ce chemin qui mène Heavens jusqu’à la scène du Senior Living Innovation Forum, où le programme le présente d’ailleurs comme storyteller and caregiver advocate, pas comme référence opérationnelle du métier.

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Grand public ou professionnels : à qui parle-t-il vraiment ?

Le grand public : de l’anti-âgisme concret

Il est temps de passer à l’analyse, en commençant par une question : à qui parle David Heavens ?

Au grand public, la réponse est nette. Ses vidéos montrent un homme de 92 ans qu’on rase, qu’on écoute, qu’on regarde comme un interlocuteur plutôt que comme un corps fragile. C’est de l’anti-âgisme concret. Le succès de Heavens fait ce travail-là, et il le fait bien. Si vous êtes le petit-fils ou la petite-fille d’un “Frank”, ces vidéos vous donnent envie de trouver un “David” pour l’occuper et l’amuser.

Les professionnels : une version idéalisée du métier

Alors oui, vous les pros, si vous visionnez ses Reels, vous y détecterez des carences, des manques, des omissions dans le quotidien d’un soignant. Vous vous direz que ce garçon est un peu candide… Et qu’il n’a qu’un seul client, manifestement fortuné. Tout cela est vrai, certes. Mais en vous focalisant sur le cadre, vous perdez de vue la finalité.

Qu’est-ce que ces vidéos donnent réellement à voir ?

Oui, elles racontent une version idéalisée du caregiving. La relation, l’écoute, la dignité sans la charge concrète d’un accompagnement au long cours. Sans la fatigue, la répétition des mêmes gestes, les mauvais jours. Mais je pense que cette partie de l’histoire n’est pas racontée parce que David ne la subit pas. Lui, il joue le rôle du caregiver animateur. Le même que les Papa Pals, les caregivers de Papa, un care manager américain financé par les complémentaires santé.

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Alexandre Faure
·
April 24, 2024
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David Heavens n’est pas l’infirmier, le kiné ou l’aide-soignant de Frank. Il ne gère pas les toilettes, les soins, la prise de médicaments. Il gère les loisirs, les promenades, le fun.

Mais pas du fun pour n’importe qui. Du fun pour une personne âgée dépendante. Si David demande à Frank s’il souhaite être rasé ou comment il aime être coiffé, c’est que Frank est dépendant. Il ne peut pas le faire seul.

Donc, David assiste une personne âgée dépendante et grâce à son action il l’amuse, il lui donne du plaisir. Et il transforme une partie de cette expérience en contenu viral et très fun à visionner. C’est ça qui est important, c’est cet impact sur le public que vous devez analyser. Ne perdez pas votre temps à critiquer la profondeur de son action.

Admettre la limite plutôt que la brandir

Ces vidéos sont utiles pour le grand public ; elles ont une limite sur la crédibilité globale qu’on peut leur accorder pour représenter le métier. Mais reconnaître cette limite permet aussi de valoriser ce qu’elles font bien : ce que montre Heavens, c’est aussi ce que font au quotidien les intervenants qui prennent en charge le volet non médicalisé de l’accompagnement.

La présence, la conversation, la compagnie, tout ce qui ne se réduit pas à un acte de soin mais qui conditionne la qualité d’une prise en charge. Tout ce que les acteurs du care se tuent à valoriser, manquant hélas de mots ou d’images pour le vendre proprement.

Ce n’est pas toute la vérité du métier. C’est quand même un bout de vérité.

Une posture de créateur de contenu, une place vacante chez les pros français

Un stock de scènes, un Patreon confidentiel

Le compte Instagram de David Heavens raconte sa relation au quotidien. Il n’y parle pas de lui, de sa structure ou de sa méthode. Il n'y parle jamais de lui, de sa structure ou de sa méthode: seulement de Frank et Pippa. Le rasage, les sorties, Frank se déguise, Frank au restaurant. Cela tourne assez vite en boucle. C’est amusant, mais l’histoire se répète et si les Reels suscitent un nombre significatif de réactions, David sera bientôt confronté au problème de tous les créateurs : alimenter son audience avec du neuf. Un Patreon existe, mais il est confidentiel, quatre cent soixante abonnés au total entre le niveau gratuit et le payant, peu actif.

La monétisation reste marginale, presque accidentelle : ce n’est pas la structure de quelqu’un qui professionnalise son audience, c’est celle de quelqu’un qui n’a pas encore décidé ce qu’il fait de la sienne.

Suivi pour son profil, pas pour son action

Sa relation avec Frank et Pippa est réelle, mais elle est aussi la seule chose qu’il a à raconter. Sans élargir sa réflexion au-delà de cette expérience, le discours tourne sur lui-même — et un discours qui tourne sur lui-même finit par s’épuiser.

Heavens pense être suivi pour son action. À mon avis, il se leurre. Il est suivi pour son profil et son histoire, mais aussi pour le regard étranger qu’il porte sur la société américaine. Un étranger intégré et engagé. Retirez le profil, il reste un aidant parmi des millions, tout aussi dévoués et strictement invisibles.

Ce qu’il fera de sa notoriété, personne ne le sait : feu-follet qui s’éteint aussi vite qu’il est apparu, ou premier signal d’un usage que personne n’a encore structuré. Je ne saurai dire. En scrollant son compte, on devine des options à creuser, mais aussi un créateur de contenu qui doit consolider son expérience.

Mais ça n’est pas vraiment le point important pour vous. Non, pour vous, ce qui me semble capital c’est la posture de David. Voici un homme seul qui a fait de sa relation de care un contenu public. Et cette posture-là mérite d’être comparée à ce que produit le marché du care en termes de contenu pour les réseaux sociaux.

Parce que votre marché, il est plus scotché à Insta qu’aux matinales de BFM Business.

Maillet, Sampino : des pros qui parlent aux pros

Aux États-Unis comme en France, les grands acteurs institutionnels du secteur restent silencieux sur ce terrain. Ce narratif existe, mais seulement par des initiatives individuelles à l’intérieur des structures — jamais reprises, encadrées ou structurées par les marques elles-mêmes.

En France, deux chefs cuisiniers d’EHPAD illustrent bien cette initiative individuelle. Sébastien Maillet documente le quotidien des fourneaux, les repas adaptés, les recettes accessibles, avec l’objectif assumé de lutter contre l’image dégradée de l’EHPAD — France 3 a suivi l’audience acquise par ses contenus. Grégory Sampino tient une ligne plus militante avec son projet Pimp ta cuisine d’EHPAD, une revendication gastronomique qui refuse le stéréotype de la cuisine industrielle. On pourrait ajouter la longue liste des directeurs d’EHPAD qui communiquent, chacun à sa façon, sur son établissement.

Mais dans tous ces cas, ce sont des professionnels qui parlent d’abord à d’autres professionnels et aux familles déjà concernées. Ce n’est pas le même narratif que celui de Heavens, qui parle au-delà du cercle familial. Ce n’est pas un soignant qui raconte sa vie à d’autres soignants.

Deux exceptions : Antoine Gérard et Laurent Boucraut

Deux exceptions, en France, sortent vraiment de ce cercle. Antoine Gérard avec Bistrot Bertha — j’y reviens dans la partie premium. Et Laurent Boucraut, qui dirige les Jardins d’Haïti à Marseille et a rebrandé son EHPAD familial en « maison à vivre » ouverte sur le quartier — un cas qui mériterait un texte à lui seul, un autre jour.

Deux exceptions sur l’ensemble du secteur français. C’est peu. Et ça confirme, en creux, ce que le succès de Heavens donne à voir : la place est vacante. Et la demande existe. L’opportunité de trouver des clients ou des relais sur Insta et Tik Tok est réelle, mais elle requiert une stratégie de communication ad hoc.

La suite : ce que ça change vraiment pour un professionnel du care, et pourquoi Antoine Gérard, avec Bistrot Bertha, fait depuis trois ans — échecs compris — ce que David Heavens ne fait pas. Réservé aux abonnés premium.

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