Le 21 mars, un millier de participants étaient attendus dans un hôtel de Saint-Denis pour Hypersanté, présenté comme le premier sommet francophone de la longévité et du biohacking. Au programme : sommeil, microbiote, bains froids, nootropiques, tests épigénétiques. Le pass VIP ajoutait un dîner privé avec les intervenants.
Le 26 novembre, le Club Landoy, créé par le groupe Bayard, réunira décideurs et experts à l’Institut de France pour Longevity, son premier forum. Au programme : le travail, l’épargne, la dette, le soin, la justice entre générations.
Même mot. Deux objets.
À Saint-Denis, la longévité est une affaire de corps. À l’Institut de France, une affaire de société. Entre les deux, une question laissée en jachère : comment donner envie de vieillir dans la société qui se prépare ?
Le même mot, deux programmes
Lisez les deux programmes côte à côte.
D’un côté, l’individu. On mesure son âge biologique, on optimise son sommeil, on règle sa récupération. Le vocabulaire est celui de la performance. On achète un pass, des compléments, des tests. La longévité est désirable, puisqu’on paie pour y accéder.
De l’autre, la société. Les débats de Landoy s’intitulent « Une France plus vieille peut-elle rester une France prospère ? », « Vivre 100 ans, notre épargne est-elle adaptée ? », « Qui prendra soin de nous quand nous serons vieux ? ». La longévité y devient un problème à organiser : des carrières, des retraites, des aidants, des finances publiques.
Les quatre rapports de 2026 que j’ai examinés mercredi dernier appartiennent à ce second monde. Le Sommet de la Longévité, la Coalition 2027, l’Institut Montaigne et la filière Silver économie s’adressent au législateur, aux caisses, aux régions. Ils veulent faire société.
Un seul intitulé de Landoy fait le pont avec Saint-Denis : « Peut-on rester performant à tous les âges de la vie ? ». Il est confié à Tony Estanguet, qui prononcera aussi le mot de clôture. Le choix dit quelque chose. Estanguet a été triple champion olympique, mais il a surtout présidé le comité d’organisation de Paris 2024 : il a fédéré l’État, les collectivités, le mouvement sportif, les partenaires privés et les médias autour d’un projet, puis il l’a livré.
C’est peut-être le profil qui manque à la société de la longévité. Moins un expert de plus qu’un assembleur, capable de faire travailler ensemble des acteurs qui ne se parlent pas.
Une longévité à la française
Ce second monde a une identité. Il est collectif. Il pense en parcours de vie plutôt qu’en tranches d’âge. Il veut embarquer le régulateur plutôt que laisser chacun acheter sa solution. On peut y voir une approche française de la longévité, plus institutionnelle que marchande, y compris quand elle est portée par un think tank libéral comme Montaigne.
Elle a aussi sa caution scientifique : la gériatrie. On la retrouve dans trois des rapports, à la conférence de presse de la Coalition, et jusqu’à la tribune de Landoy, où la gériatrie toulousaine participe au débat sur la prévention.
Elle se construit enfin dans des cercles qui ne recoupent qu’en partie ceux de la silver économie. Des opérateurs y siègent, des fédérations y contribuent. Mais le cadre est posé ailleurs : dans des think tanks, des académies, un club d’entreprises.
Cette longévité a une force : elle est juste dans son intention. Elle cherche à réduire des écarts d’espérance de vie en bonne santé qui dépassent dix ans selon le niveau socio-économique.
Elle a deux faiblesses.
La première : chacun traite son fragment. La prévention pour les uns, le financement de la dépendance pour les autres, le travail des seniors, l’épargne, les aidants. Personne ne dessine la vie entière : le temps de travail et le temps libre, les liens familiaux, le logement, les ressources, la santé. La longévité est un mode de vie, et aucun de ces textes n’en propose une vue d’ensemble.
La seconde : elle ne donne envie à personne.
Ce qui manque : l’envie
Le rapport Montaigne le mesure sans le dire. 57 % des Français se déclarent inquiets face à leur propre vieillissement. 74 % redoutent avant tout la perte d’autonomie.
On ne mobilise pas une population inquiète en lui détaillant ce qu’elle redoute.
Le mot « désirable » apparaît une seule fois dans les soixante-cinq pages du rapport du Sommet, page 64, dans la bouche de Benoît Gallix, directeur général de l’Hôpital américain de Paris : il faudra « rendre la prévention désirable ». La phrase reste sans suite.
Les envies affleurent ailleurs, en marge. Dans sa contribution au Sommet, la CNAV décrit un atelier « Bienvenue à la retraite » dont un module s’intitule « Envies, projets, tempo ». Il débouche sur un temps consacré à ICOPE. Le rapport de la filière intitule sa préconisation n°5 « Susciter des projets pour sa vieillesse ». Son contenu porte sur l’information relative aux signes avant-coureurs des difficultés de santé.
Chaque fois, le projet de vie ouvre le chapitre. La santé le referme.
J’ai déjà décrit ce réflexe à propos de Younger 2027 : la silver économie raisonne en prévention du risque quand le marché de la longévité raisonne en promesse de gain. L’un évite une perte, l’autre vend un progrès. Le second fait acheter. Le premier fait éventuellement obéir.
Saint-Denis a l’envie, mais pour quelques-uns : ceux qui ont le temps, l’argent et le goût de la mesure. Ce sont rarement les plus exposés. L’Institut de France a la justice, mais sans l’envie.
Rapprocher les deux
Rendre désirable la société de la longévité, c’est prendre à Saint-Denis ce qu’il sait faire et le porter là où les rapports veulent aller.
Saint-Denis sait parler de ce qu’on gagne : de l’énergie, de la clarté, des années pour faire ce qui compte. Le consommateur du bien-être fait déjà de la prévention sans le savoir, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. Il n’a pas besoin qu’on le convainque.
Les rapports savent ce qu’il faut atteindre : les populations à risque, les territoires sous-dotés, les métiers pénibles.
Entre les deux, il faut un traducteur. Des offres qui partent d’un projet de vie et embarquent la santé sans l’afficher. Des récits qui montrent ce qu’on fait à 75 ans, et pas seulement ce qu’on évite. Les seniors qui séduisent aujourd’hui un public jeune sur les réseaux, je l’écrivais en octobre, le font en incarnant une vie, sans jamais parler de vieillesse.
Ce traducteur pourrait être la silver économie, si elle accepte d’être la passerelle entre la science du vieillissement et l’offre, comme je le proposais dimanche
Le Club Landoy annonce pour le 26 novembre « un nouveau récit, une nouvelle économie et un nouveau modèle de leadership pour bien vieillir ». Un nouveau récit, enfin. On verra s’il donne envie.
Il restera une question, que le forum posera en clôture : « La société de la longévité sera-t-elle juste pour toutes les générations ? ». C’est le sujet de dimanche 8 novembre.
La suite, c’est mon verdict. Comment rendre une offre de longévité désirable sans la réserver aux convaincus. Réservé aux abonnés premium.


