Financement de la dépendance : arrêtez de taper sur les boomers
La DREES annonce 700 000 seniors dépendants supplémentaires en 2050. Ce chiffre relance le débat du financement et réactive une rhétorique qui arrange surtout ceux qui ne veulent pas débourser 1€
Bienvenue sur Longévité, le média qui décrypte la Silver économie. Focus sur le chiffre qui occupe vos esprits depuis sa publication, le nombre de personnes âgées dépendantes évalué par la DREES. + 700 000 personnes âgées dépendantes pour 2050. Soit un bond de 2 millions en 2021 à 2,8 millions. Et un coût de prise en charge, estimé à 30 milliards d’euros annuels, qui va croître mécaniquement.
Je ne vais pas décortiquer le chiffre pour 2 raisons :
D’autres le font mieux que moi.
2050, c’est un horizon pour les politiques publiques, mais vous, les entrepreneurs, vous devez composer à plus court terme.
En revanche, je vais zoomer sur le débat autour du financement de la dépendance, relancé pour l’occasion. Car avec ce débat resurgit une rhétorique bien rodée, portée par des figures médiatiques qui ont fait de la dénonciation des baby-boomers leur fonds de commerce.
Le boomer-émissaire : un récit trop pratique pour être honnête
Quand une société éprouve un malaise diffus, elle cherche un coupable identifiable. René Girard l’a théorisé : le bouc émissaire permet d’exorciser les tensions collectives en désignant une victime sacrificielle (René Girard, Le Bouc émissaire, Grasset, 1982).
Les baby-boomers remplissent aujourd’hui ce rôle avec une efficacité remarquable.
Ce que fait vraiment ce discours anti-boomer ?
Il remplace le clivage de classe par un clivage générationnel. Un déplacement idéologique au service de réformes budgétaires. Plutôt que de questionner la répartition capital-travail ou la fiscalité des plus fortunés, on oppose jeunes actifs et vieux retraités.
C’est commode pour les experts qui passent à la télé, les réformateurs de la retraite et les politiques en quête de narration simple.
D’où vient ce discours anti-boomer ?
Cette rhétorique a une généalogie.
Louis Chauvel, dans Le Destin des générations, posait dès 1998 une thèse de « fracture générationnelle » rigoureuse. Il montrait que les baby-boomers avaient « surfé sur la vague montante des Trente Glorieuses » tandis que les générations nées après 1968 servaient de « variables d’ajustement aux crises successives ».
Camille Peugny complétait le tableau en documentant la « spirale du déclassement ».
Mais ces travaux étaient nuancés, documentés, et n’incriminaient pas une génération : ils analysaient un système.
Dès 2013, ces mêmes sociologues ont pourtant averti : la rhétorique de la « génération sacrifiée » risque de masquer que les inégalités au sein de chaque génération sont aussi importantes que celles entre générations.
C’est exactement ce qui s’est produit.
Le diagnostic académique s’est transformé en argument politique opérationnel. De « les générations postérieures subissent un ralentissement structurel » on est passé à « Baby-boomers, nous ne vous pardonnerons jamais ».
Qui profite de ce discours anti-boomer ?
Les promoteurs de réformes budgétaires qui trouvent une justification morale à l’austérité ciblée. On ne « coupe » pas dans les pensions, on « rétablit la justice ». Jacques Attali écrit explicitement qu’« il faut abaisser le montant des retraites ». Le discours anti-boomer normalise l’idée que les retraités sont des privilégiés dont les avantages doivent être rabotés, sans jamais poser la question plus large de la croissance économique ou de la structure fiscale.
Les boomers n’existent pas (comme groupe homogène)
Parlons chiffres. 754 000 retraités touchent le minimum vieillesse en France, un nombre en hausse de 4,3 % sur un an. Certains (de plus en plus) sont aussi des boomers. Ils ne roulent pas en camping-car sur les routes de Provence, ils survivent avec 961 euros par mois. Un retraité sur cinq vit sous le seuil de pauvreté après charges fixes.
Un cadre supérieur né en 1950 et un ouvrier né en 1960 n’ont vécu ni la même France, ni la même retraite. Selon les enquêtes Patrimoine de l’INSEE, les ménages seniors ont, depuis les années 1990, accumulé un patrimoine plus important que le reste de la population, mais cette richesse est très inégalement répartie au sein même de cette génération : une minorité détient une part disproportionnée des actifs, tandis qu’une fraction significative dispose de réserves modestes.
Les baby-boomers ne forment pas un bloc homogène de nantis. Ils sont traversés par les mêmes clivages de classe, de genre et de territoire que le reste de la société.
Zoom sur les retraites des boomers
Quant au « ratio cotisations-pensions favorable » dont on les accuse, c’est une mécanique inhérente à tout régime par répartition à sa création. Les premiers retraités du système, dans les années 1950-1970, touchaient forcément plus qu’ils n’avaient cotisé.
C’est le fonctionnement normal d’un système basé sur la solidarité intergénérationnelle. Ce n’est pas de leur responsabilité, c’est le design du système qui le produit.
La Revue Politique le formule avec clarté : « la comparaison pertinente doit se faire entre la situation des actifs d’aujourd’hui avec celle des actifs d’il y a 25 ou 30 ans », et non entre actifs et retraités d’aujourd’hui. Cette comparaison montre qu’« il n’y a pas de génération sacrifiée, au sens d’une génération qui aurait eu un niveau de vie inférieur à celui de ses aînées » (source : Réforme des retraites, il n’y a pas de génération sacrifiée, Michel Monier - 24.02.25).
Les actifs d’aujourd’hui vivent mieux que les actifs des années 1990. Le malaise est réel, mais son origine n’est pas générationnelle.
Le vrai scandale : ce que le discours anti-boomer empêche de voir
Concentrons-nous sur l’essentiel. La baisse de fécondité est mondiale, y compris dans les pays sans baby-boom ni système de retraite généreux. La Corée du Sud affiche un Indice de fécondité (ICF) de 0,72, Taïwan 0,87, Singapour 0,97. Une partie de l’Afrique subsaharienne connaît désormais une chute démographique vertigineuse.
Tous ces pays ont des structures générationnelles et des modèles sociaux radicalement différents.
Le phénomène transcende les frontières et les systèmes.
Les générations X, Y et Z continuent exactement les mêmes tendances. Les millennials français ont un ICF de 1,4. La génération Z fera probablement encore moins d’enfants.
Il n’y aura pas de « revanche démographique » une fois les boomers partis.
La France de 2050, débarrassée de sa génération honnie, aura toujours un indice de fécondité sous le seuil de remplacement. Peut-être même plus bas qu’aujourd’hui.
Surtout, aucune étude sérieuse n’a jamais montré de corrélation entre redistribution intergénérationnelle et remontée de la fécondité. Redistribuer des vieux vers les jeunes n’a jamais produit un seul bébé supplémentaire.
C’est l’argument empirique décisif.
Les pays nordiques, qui ont les meilleures politiques familiales du monde et un équilibre intergénérationnel réputé exemplaire, plafonnent à 1,45 enfant par femme en Suède, 1,25 en Finlande. Si l’argent et la justice générationnelle étaient la solution, ces pays seraient au-dessus de 2,1. Ils ne le sont pas. Le problème est ailleurs.
On peut — on doit — poser la question de l’équité intergénérationnelle. Certains déséquilibres fiscaux méritent correction. Mais en faire le cœur du débat démographique, c’est chercher ses clés sous le réverbère parce qu’il y fait plus clair.
Le vieillissement de la France n’est pas un problème de vieux. C’est un problème de civilisation.
Pour comprendre pourquoi, il faut regarder la dénatalité en face — et ce qu’elle nous dit est bien plus dérangeant qu’un conflit de générations.
C’est pourquoi je ferai un focus sur la question dans mon essai de mercredi, à partir d’un livre édifiant paru l’an dernier aux USA, After The Spike.
L’essentiel en 60 secondes
Combien de personnes dépendantes en France d’ici 2050 ? La DREES projette 2,8 millions de seniors dépendants en 2050, soit +700 000 par rapport à 2021. Le coût de prise en charge associé atteindra 30 milliards d’euros annuels, en croissance mécanique.
Le discours anti-boomer sert-il vraiment à financer la dépendance ? Non. Il déplace le débat de la répartition capital-travail vers un clivage générationnel commode pour justifier l’austérité budgétaire. Jacques Attali prône ouvertement la baisse des retraites, mais 754 000 retraités touchent déjà le minimum vieillesse (961€/mois), un chiffre en hausse de 4,3% sur un an.
Les baby-boomers forment-ils un bloc homogène de privilégiés ? Non. Un retraité sur cinq vit sous le seuil de pauvreté après charges fixes. Le patrimoine senior est très inégalement réparti au sein même de cette génération : les clivages de classe, genre et territoire traversent les boomers comme le reste de la société.
Redistribuer des vieux vers les jeunes relancerait-il la natalité ? Aucune étude ne le démontre. Les pays nordiques, modèles d’équité intergénérationnelle, plafonnent à 1,45 enfant par femme en Suède, 1,25 en Finlande. La dénatalité est mondiale (ICF : 0,72 en Corée du Sud, 0,87 à Taïwan) et transcende les systèmes sociaux. Le problème n’est pas générationnel, il est civilisationnel.



