📌 Qui a VRAIMENT profité du succès des Fossoyeurs ?
La face caché du livre culte de Victor Castanet | Comment éviter un nouvel Orpeagate | Qui sont les vrais gagnants de ce scandale ?
Sorti en janvier 2022, “Les Fossoyeurs” est une enquête journalistique de 400 pages qui démontre comment le groupe Orpéa a optimisé son organisation pour maximiser ses bénéfices, au détriment de ses clients (les vieux) et de ses financeurs (l’Etat).
Je doute que le scandale médiatico-politique déclenché par cette sortie vous ait échappé.
Vous pensez avoir fait le tour du sujet ?
Alors permettez-moi de secouer un peu le cocotier en vous offrant une lecture alternative du bouquin.
Pourquoi un dossier sur “Les Fossoyeurs” ?
À mon avis, “Les Fossoyeurs” n'est pas qu’un livre :
Qui prend la défense des vieux.
Qui démonte un système de captation des subventions et de redistribution aux actionnaires d'Orpéa.
Qui met le doigt sur l'insuffisance criante des moyens de contrôle de l'écosystème Ehpad.
'“Les Fossoyeurs” est aussi un livre qui a redonné leur dignité aux salariés qui mouillent la chemise tous les jours, dans les établissements et à domicile.
Je trouvais dommage que cette partie de l'histoire soit moins mise en avant que les autres, alors j’ai cherché un à comprendre pourquoi.
La puce à l’oreille
J’ai découvert comment des acteurs de l’ombre ont profité de la sortie de cet ouvrage pour pousser leurs pions sur l’échiquier politico-médiatique et faire avancer des contentieux qu’ils avaient avec Orpéa. Vous en avez peut-être entendu parler, car ces affaires ne sont pas secrètes, mais elles n’ont pas bénéficié d’un niveau de médiatisation équivalent au reste de l’ouvrage.
Et c’est ce qui m’a décidé à écrire ce dossier.
Car je pense que vous avez des enseignements à en retirer.
Afin d’éviter qu’un Orpeagate entache la réputation de votre marque, dégrade l’ambiance de votre entreprise, jette le discrédit sur votre travail et vos méthodes, vous empêche de répliquer ou de vous expliquer.
Vous avez eu la version des médias.
Vous avez eu la version des protagonistes.
Vous avez eu la version des détracteurs.
Je vous propose aujourd’hui ma version de l’histoire.
Ma version - Mon plan
Je l’ai construite à partir de ma connaissance du sujet, de ses acteurs, et de recherches réalisées sur des données publiques (OSINT).
Vous pouvez sourcer et retrouver toutes les informations dont je vous donne une synthèse aujourd’hui.
C’est un gros dossier que vous vous apprêtez à lire et je vais donc vous donner quelques éléments de structure afin que vous gardiez le fil.
Je vais d’abord vous présenter les trois protagonistes les plus importants de l’affaire. Ceux par qui le scandale est arrivé. Ceux qui en ont retiré un bénéfice : Victor Castanet, Laurent Garcia et Guillaume Gobet.
Je vous explique ensuite pourquoi “Les Fossoyeurs” a provoqué un tel scandale et je vous montrerai comment rassembler les éléments pour reproduire l’expérience ou l’éviter.
Ensuite, j’analyse les bénéfices perçus par chaque protagoniste.
Enfin, j’analyse la situation côté Orpéa, afin de savoir si le groupe aurait pu éviter un tel scandale, et comment.
J’illustre le tout avec des images générées par l’IA mise à disposition par Substack. Je les sous-titre avec le prompt, parce que la transcription de la commande n’est pas toujours évidente à comprendre.
Première Partie - Les 3 protagonistes
Victor Castanet, journaliste indépendant
Victor Castanet est un journaliste d’investigation né le 9 juin 1987. Journaliste depuis toujours, il a travaillé pour plusieurs médias et supports. Il sait aussi bien faire de l’article écrit que du reportage audiovisuel.
Je pratique un journalisme à impact : on m'alerte sur des dysfonctionnements que je rapporte fidèlement, avec des preuves, dans le but qu'il se passe ensuite quelque chose. - Victor Castanet
Éclectique, il va s’intéresser à divers sujets dès lors qu’il leur trouve un impact et qu’une rédaction est prête à financer l’enquête. Cela donne de très bons contenus que le journaliste a tous diffusés sur son site internet personnel.
Car depuis 2018, Victor Castanet est un journaliste indépendant.
Et c’est important de souligner ce que signifie ce terme, car il est systématiquement accolé au nom de Victor Castanet, pour justifier sa légitimité, son autorité et ses prises de position.
Qu’est-ce qu’un journaliste indépendant ?
Un journaliste indépendant est un professionnel de l'information qui travaille de manière autonome, sans être rattaché à une rédaction ou à un média en particulier.
Il peut collaborer avec différents médias, vendre ses articles à des journaux ou magazines, ou encore publier sur son propre site internet.
Le journaliste indépendant est souvent considéré comme un garant de l'indépendance et de la qualité de l'information, car il n'est pas soumis aux pressions économiques ou politiques qui peuvent peser sur les médias traditionnels.
Cependant, il doit faire face à des défis tels que la précarité économique, le manque de moyens et d'appuis, et la difficulté à se faire connaître et à être reconnu comme un professionnel de l'information à part entière.
Ce qui est vrai pour un journaliste l’est aussi pour un entrepreneur, un free-lance, un docteur ou un musicien. La plupart du temps, être indépendant n’est pas un gage d’intégrité, mais un choix de carrière. Une préférence personnelle. Un rapport à l’autorité.
Et donc, indépendant ne veut pas dire impartial.
Indépendant, mais partial
Victor Castanet n’est pas impartial.
Car Victor Castanet est l’homme d’une cause
Quand ce journaliste indépendant s’attaque à un sujet, il s’engage auprès d’une partie, celle qu’il choisit de défendre. Celle qui va travailler main dans la main avec lui pendant toute son enquête. Celle dont il espère améliorer la situation.
Et donc, son contenu est toujours orienté pour faire la démonstration de son point de vue… Qui coïncide avec la défense de la partie qu’il a décidé de soutenir.
Je savais qu'il y aurait des suites, j'avais bossé pour ça. Mais je me demandais quand même qui irait acheter un livre de 400 pages sur des maisons de retraite ! C'est le succès d'édition le plus dur à imaginer. L'ouvrage est arrivé à un moment où la population, traumatisée par le bilan du Covid parmi les personnes âgées, était sensibilisée à ces questions. - Victor Castanet
Quelle cause Victor Castanet défend-il dans Les Fossoyeurs ?
Dans l’affaire des Fossoyeurs, on aurait tôt fait de penser que Victor Castanet sert les résidents et leurs familles, mais c’est aller vite en besogne. C’est considérer les chapitres consacrés aux vicissitudes des résidents comme la finalité des Fossoyeurs. Alors que ces chapitres ont un seul but : contextualiser l’impact du système Orpéa pour le grand public. Mais aussi choquer, révolter et outrer.
Ces quelques chapitres tournés vers les résidents ont été repris, analysés et commentés par les médias mainstream. Ce sont eux qui ont fait de cet ouvrage un succès populaire, même s’ils ne montrent guère plus que tous les ouvrages et reportages qui ont précédé le livre de Victor Castanet.
Car l’Ehpad n’est pas devenu impopulaire en 2022 !
Et Victor Castanet n’est pas le premier à faire ses choux gras de cette impopularité.
Mais quoiqu’en pensent les familles qui cherchent dans le journaliste un défenseur, un avocat, un paladin, Victor Castanet ne sera pas leur paladin.
Le journaliste indépendant sert un autre prince.
Laurent Garcia, lanceur d’alerte autoproclamé
Laurent Garcia est un professionnel de santé âgé de 57 ans. Il a commencé sa carrière comme infirmier libéral avant de devenir cadre de santé en Ehpad il y a une quinzaine d’années. Il a notamment travaillé pour Korian pendant deux ans et demi, une expérience dont il a gardé un bon souvenir.
Il est ensuite embauché à l’Ehpad “Rives de Seine” du groupe Orpéa où il travaille de janvier 2016 à juin 2017. Licencié pour harcèlement (ce qu’il contestera, poursuivant Orpéa aux prud’hommes et y obtenant gain de cause), il rejoint l’Ehpad public de Bagnolet “Les 4 saisons” où il restera en poste jusqu’à la fin de l’année 2022.
Aujourd’hui Laurent Garcia n’est plus soignant en Ehpad, mais consultant pour le cabinet ELSE. Il assure aussi la présidence de l’Observatoire du grand âge (OGRA), association créée en avril 2022.
Celui qui s’est autoproclamé le lanceur d’alerte de Victor Castanet interpelle régulièrement les pouvoirs publics pour que son association soit reconnue comme l’autorité administrative indépendante qui veillera à la bonne gestion des Ehpad (omettant que ce rôle est déjà assumé par la DREES, la CNSA, KPMG et la Cour des comptes) et que lui-même en soit nommé le président.
Laurent Garcia a acquis sa renommée, son aura et sa reconnaissance médiatique grâce à Victor Castanet avant même que le journaliste indépendant n’entame la rédaction des Fossoyeurs.
L’histoire de Laurent Garcia
L’histoire commence en octobre 2018.
À cette époque Laurent Garcia travaille à l’Ehpad “Les 4 saisons” de Bagnolet. Simultanément, il tient un blog intitulé Ehpad mon Amour et milite pour l’association “Les Audacieuses et les audacieux” créée par Stéphane Sauvé afin de lutter contre l’ostracisme subi par les seniors LGBT, notamment en Ehpad.
C’est à cette occasion que je fais sa connaissance, étant moi-même engagé dans l’association de Stéphane Sauvé.
Stéphane, Laurent et moi, nous participons à un reportage audiovisuel animé par Anne Nivat et consacré à la vieillesse. Programmé pour décembre 2018 sur la chaîne RMC Story, ce documentaire doit montrer différentes solutions d’inclusion des seniors dans la société.
Le tournage se déroule en octobre 2018 avec le journaliste chargé du projet, Victor Castanet qui fait sa première incursion dans la Silver économie, un sujet qu’il n’a jamais traité auparavant et dont il ignorait jusqu’à l’existence.
Trois mois plus tard, Victor Castanet publie dans Le Monde un dossier explosif sur l’ostracisme subi par les seniors LGBT en Ehpad. L’enquête a pu être réalisée avec la contribution de Stéphane Sauvé et Laurent Garcia.
C’est à ce moment-là que Laurent Garcia met Victor Castanet sur la piste de l’Ehpad “Rives de Seine” où il a eu une expérience malheureuse.
Une discussion autour d’une bière enclenche la machine qui va donner naissance aux Fossoyeurs.
Mais cette apparition dans Le Monde n’est pas la dernière dont va bénéficier Laurent Garcia.
Le 31 mars 2020, en plein confinement, la journaliste Florence Aubenas publie une enquête de terrain après avoir passé 10 jours en immersion à l’Ehpad “Les 4 saisons” de Bagnolet, sous la houlette de Laurent Garcia.
Le cadre de santé devient alors le porte-parole des soignants dont il prend ardemment la défense, dans le dossier de Florence Aubenas, mais aussi sur les réseaux sociaux et dans les médias audiovisuels qui ont tôt fait de le bombarder “expert es souffrance des soignants” à une époque où on les applaudit tous les soirs sur les balcons de la France confinée.
C’est de cette époque que date son idée de créer un observatoire national des Ehpad, idée qui débouchera sur l’OGRA, son association lancée en avril 2022 (j’y reviendrai).
Pendant ce temps, Victor Castanet est enfermé dans un appartement marseillais où il rédige son script et complète son enquête avec la contribution d’une troisième partie prenante sans laquelle Les Fossoyeurs n’aurait pas vu le jour.
Le soldat de l’ombre, le contributeur et le bénéficiaire de cette guerre de l’information.
La CGT.
Guillaume Gobet, délégué syndical CGT d’Orpéa
C'est un personnage, avec un côté Tintin. Ce qu'on a vécu avec lui est très romanesque ! - Guillaume Gobet
L’implication de la CGT dans la rédaction des Fossoyeurs n’est pas un secret. Victor Castanet les mentionne à plusieurs reprises et les remercie pour leur contribution. On pourrait imaginer que le syndicat s’est contenté de donner de l’information et connecter le journaliste à des témoins, mais ce serait oublier la posture de notre ami Victor.
Rappelez-vous que Castanet veut servir une cause.
Il prend un gros risque avec cette enquête. Il a reçu des menaces. Il a mis sa carrière entre parenthèses le temps de réaliser ce reportage. Il mange ses économies et les maigres avances que lui consent son éditeur.
Mais il s’accroche car il sent qu’il touche à quelque chose de gros.
Après des années passées à écrire des papiers édifiants qui n’ont eu aucune retombée, il va enfin avoir un impact “dans la vraie vie”.
Mais pour cela, il a besoin d’aide.
Tout bon journaliste qu’il soit, il est conscient des limites de son pouvoir.
Et il ne veut pas se contenter d’un prix littéraire et d’une tape dans le dos.
Il veut changer le monde.
Alors, il se trouve une cause à défendre, celle du personnel des Ehpad Orpéa représenté par la CGT, syndicat actif, engagé, militant, mais mis en minorité par une tactique d’Orpéa.
Pourquoi tant de haine ?
Vous connaissez la CGT.
Je veux dire, vraiment.
Et pourquoi la connaissez-vous si bien ?
Même si vous n’êtes pas militant encarté ?
Parce que ce syndicat est aussi prévisible qu’un épisode de Joséphine Ange-Gardien
Et ce n’est pas une critique.
Dans un paysage politico-syndical où les protagonistes accordent plus d’importance à leur personnal branding qu’à la cause qu’ils prétendent incarner, savoir qu’il existe des organismes droits dans leurs bottes est plutôt rassurant.
Avec la CGT, on sait à qui et à quoi on a affaire.
C’est ce qui explique leur pérennité dans un pays où la représentation syndicale est en berne depuis des lustres.
Mais cette pérennité s’explique aussi par leur radicalité.
La CGT est la pierre d’achoppement des opprimés du monde du travail, c’est un syndicat révolutionnaire alors que son grand rival, FO est lui un syndicat de négociation.
C’est pourquoi la CGT est le syndicat le plus offensif du paysage représentatif, tant dans ses revendications que dans son recrutement et sa communication.
Par exemple, si la CGT est présente dans une entreprise, chaque nouvel entrant reçoit a la visite d’un élu dès ses premiers pas dans les locaux.
Une machine bien huilée 🛢️
Militants, élus et encartés CGT peuvent s’appuyer sur une machine bien huilée qui va les former, les soutenir et les aider à agir sur le terrain.
Donc, quoi que vous pensiez de leur combat, vous connaissez la CGT.
Et comme c’est un syndicat combattant, vous êtes avec eux ou contre eux.
Et dans la seconde hypothèse, en tant que dirigeant, vous pourriez être tenté de faire barrage à leur croissance dans votre entreprise. Pour des tas de raisons, bonnes ou mauvaises.
C’est justement ce que Orpéa a cherché à faire….
La tactique d’Orpéa
Dans une structure où le personnel ouvrier représente plus de la moitié des salariés, le risque qu’un syndicat rouge devienne majoritaire dans les instances représentatives est significatif. Et cela, tous les employeurs ne sont pas disposés à le tolérer.
Orpéa a donc trouvé une double parade pour contrer les syndicats offensifs : le groupe a limité la représentation à la portion congrue et créé un syndicat interne.
Le groupe a fait le choix de longue date de concentrer ses instances en mettant en place un unique CSE national regroupant les 227 établissements EHPAD. Cette instance est composée de 35 membres titulaires devant gérer l’ensemble des problématiques et autres doléances des 13 000 salariés.
Selon la CGT, seul grand syndicat représentatif chez Orpea, mais aussi selon FO et la CFDT, Orpea a suscité la création d'un syndicat maison, Arc-en-Ciel, une organisation qui serait très largement favorisée par l'employeur.
Largement majoritaire dans l'entreprise avec environ 60% des suffrages, Arc-en-Ciel gère donc, avec l'Unsa, l'unique comité social et économique (CSE) de l'union économique et sociale (UES) d'Orpea en France. Ce CSE dispose d'une seule commission santé, sécurité et conditions de travail (CSSCT), composée de 16 membres du CSE.
Et il ne faut pas être grand clerc pour constater l’insuffisance d’un tel dispositif pour une entreprise de cette taille dans l’un des secteurs professionnels les plus malmenés sur le plan physique et émotionnel.
Et donc comprendre que des représentants du personnel de ces structures aspirent à de meilleures conditions pour exercer leur mandat.
Une guerre de l’information offensive
Comprenez bien que ce syndicat étant offensif, il est organisé et structuré pour mener une guerre de l’information offensive et c’est exactement ce qu’il fait chez Orpéa.
Le syndicat va s’associer à tous les médias qu’il perçoit comme étant de bons partenaires dans sa quête de justice sociale.
Par exemple la journaliste Elise Richard dont le livre “Cessons de maltraiter nos vieux” sorti en septembre 2021 a été réalisé avec l’appui du délégué syndical CGT d’Orpéa, Guillaume Gobet.
Ou bien, plus récemment, l’impressionnant dossier réalisé sur Avec et Bernard Bensaïd avec l’appui de l’union syndicale CGT Santé Privée.
L’association à cent patates
Et donc, lorsque Victor Castanet se lance dans l’affaire Orpéa, il entre en relation avec Guillaume Gobet, le délégué syndical CGT du groupe et Dominique Chave, le responsable de l’union syndicale Santé Privée CGT.
L’un et l’autre vont jouer un rôle dans l’enquête, dans la promotion du livre, mais surtout, ils vont orchestrer cette sortie et l’utiliser pour retourner la situation syndicale chez Orpéa.
Les Fossoyeurs va être utilisée par le syndicat pour faire casser un accord d’entreprise de 2019, réorganiser des élections et donner à la CGT la majorité des sièges au CSE le 12 mars 2023.
Malin n’est-ce pas !
Et comment ont-ils fait ?
Et bien à partir de la sortie du livre le 24 janvier et durant tout le feuilleton politico-médiatique qui a duré grosso modo l’année 2022 avec une petite parenthèse au moment des présidentielles, la CGT Orpéa a produit un nombre hallucinant de communiqués de presse, multiplié les actions de terrain et utilisé systématiquement les révélations des Fossoyeurs pour justifier ses revendications. La principale étant la dénonciation du syndicat Arc-En-Ciel.
Or dans le processus de communication, la rétention du message compte autant, sinon plus, que sa diffusion. En effet, un message qui adhère à la mémoire, qui ne quitte pas l'esprit, a manifestement un impact. - Gladwell, Malcom. Le Point de bascule (French Edition) (p. 23). Flammarion. Édition du Kindle.
Cette action a porté ses fruits au-delà des espérances de la CGT qui s’attaque désormais à un autre gros morceau : la renationalisation du médico-social.
La promotion n'est pas la façon dont les choses sont rendues formidables, mais seulement la façon dont elles sont entendues.
Holiday Ryan. Perennial Seller (p. 19). Profil. Édition du Kindle.
A présent que nous avons identifié les acteurs, essayons de comprendre pourquoi le livre a eu un tel retentissement médiatique.
Les Fossoyeurs a provoqué une épidémie sociale 🦠.
Deuxième Partie - Une épidémie sociale
La théorie de l’épidémie sociale est développée dans Le Point de Bascule, best-seller de par Malcolm Gladwell. L’auteur explore ce phénomène en analysant les ingrédients qui les rendent possibles. Gladwell essaye de comprendre pourquoi certaines idées, comportements et produits se répandent rapidement et deviennent virales, alors que d'autres ne décollent jamais.
Le Point de bascule est une lecture incontournable pour tous ceux qui s'intéressent à la psychologie sociale et à la manière dont les idées se répandent dans la société.
Gladwell explique que pour qu'une idée ou un comportement se répande de manière virale, il faut que certains ingrédients soient réunis.
Des oiseaux rares 🐣
Tout d'abord, il faut un certain nombre de personnes qui soient influentes et qui soient prêtes à diffuser cette idée ou ce comportement à leur entourage. Ces personnes sont appelées des oiseaux rares. L’auteur en dénombre 3 familles : les connecteurs, les mavens et les vendeurs. J’avais consacré un édito à ces profils que je vous invite à lire ou relire ici ⤵️
Une idée accessible, adhésive et dans l’air du temps
Ensuite, il faut que l'idée ou le comportement soit facilement transmissible. Cela peut se faire par le biais de la simplicité, de la familiarité ou de la nouveauté. Enfin, il faut que l'idée ou le comportement soit adapté à l'environnement dans lequel il est diffusé. Cela signifie qu'il doit être en phase avec les normes sociales et culturelles de cet environnement.
Gladwell donne de nombreux exemples pour illustrer ces ingrédients. Il prend l'exemple du livre Le Da Vinci Code, qui s'est vendu à plus de 40 millions d'exemplaires dans le monde entier en quelques années seulement. Selon Gladwell, ce succès s'explique par le fait que le livre était facilement transmissible (il était simple à lire et captivant), qu'il était adapté à l'environnement culturel de l'époque (il surfait sur la vague du mystère et de la conspiration) et qu'il a été porté par des connecteurs influents (comme Oprah Winfrey).
Et si l’on se penche sur Les Fossoyeurs, on y trouve tous les ingrédients envisagés par Gladwell :
Un sujet connu et populaire que la récente crise Covid a déjà mis sur le devant de la scène ;
Une approche qui joue sur l’émotion, la révolte en mettant le lecteur dans les chaussures de l’aidant ou du résident malmenés ;
Des révélations qui vont obliger les pouvoirs publics à agir : ils ne peuvent plus faire l’autruche devant des faits aussi avérés ;
Un livre écrit par un maven (un journaliste indépendant et désintéressé), soutenu par des vendeurs (Laurent Garcia) et des connecteurs (la CGT, Le Monde, Florence Aubenas).
Puisque tous les ingrédients sont présents, le succès était prévisible, même si l’ampleur de sa propagation n’était pas perceptible en janvier 2022.
Il serait donc possible de reproduire une telle épidémie en rassemblant de nouveau ces ingrédients. Plus facile à dire qu’à faire, mais pas complètement impossible à réaliser.
Ceci étant dit, une telle opération demande un investissement significatif et donc elle doit contribuer à un résultat.
Quel a été le résultat de l’opération “Les Fossoyeurs” et à qui ce résultat a-t-il le plus profité, c’est ce que je vous propose de découvrir en conclusion du dossier.
Troisième partie - Qui a remporté quoi dans cette affaire ?
Victor Castanet est désormais un peu plus respecté
La rédaction de ce livre et son impact ont fait entrer Victor Castanet dans la catégorie des journalistes bankables et s’il lui sera plus difficile de mener des opérations incognito, il aura en revanche moins de mal à trouver un éditeur qui lui avance les droits d’auteur !
Mais là où le journaliste déplore les limites de son action, c’est sur l’impact sociétal.
Le journaliste à impact n’a pas réussi à faire changer la société.
Peut-être cette mission était-elle un poil trop ambitieuse. Malgré l’aura suscitée par la publication du livre, Victor Castanet reste un outsider dans l’écosystème Grand Age et bien qu’il donne à nouveau son avis sur le sujet en janvier 2023, il annonce aussi désirer passer à autre chose, mener un autre combat.
Laurent Garcia a créé son Observatoire du Grand Age
Laurent Garcia a accédé à la notoriété en 2020 et il a pris goût à ce rôle de prescripteur de plateaux télévisés. Dans l’intervalle entre cette mise en lumière et la sortie des Fossoyeurs le 24 janvier 2022, le cadre de santé autoproclamé lanceur d’alerte va développer sa thèse de l’observatoire des Ehpad calqué sur l’observatoire des prisons.
C’est avec l’intention de créer cette entité qu’il fonde l’Ogra (Observatoire du Grand Age) en avril 2022 avec Florence Aubenas et Victor Castanet.
Et c’est avec cette casquette de président de l’Ogra qu’il continue aujourd’hui à occuper le terrain médiatique, quand l’occasion se présente, comme en ce moment avec la loi d’initiative parlementaire sur le grand âge.
Laurent Garcia a partiellement atteint son objectif et l’avenir nous dira s’il finira par transformer son organisme selon l’objectif qu’il s’est fixé.
Mais le grand gagnant, c’est la CGT
Soyons clairs : vous ne pouvez pas vous permettre d'attendre qu'il soit terminé pour savoir à qui est destiné ce que vous faites. Pourquoi? Parce que trop souvent la réponse s'avère être : personne. Vous devez y penser maintenant. Avant de l'avoir fait.
Holiday Ryan. Perennial Seller (p. 46). Profil. Édition du Kindle.
Si l’on se place du côté de la CGT, le livre est un gros succès car le syndicat a réussi à faire avancer ses pions sans que son sujet soit mis sur le devant de la scène, ni que ses protagonistes soient médiatisés à outrance.
Est-ce une bonne chose que la CGT soit majoritaire dans les instances représentatives du personnel ?
Oui et Non.
Oui, parce que cela résulte de l’éviction du syndicat Arc-En-Ciel, mais non parce que la CGT majoritaire peut signifier un blocage du dialogue social dans l’entreprise jusqu’aux prochaines élections de représentants du personnel.
Non pas en raison d’une volonté de la direction de ne pas communiquer avec les Rouges, mais plutôt en raison de la posture révolutionnaire d’un syndicat qui ne signe aucun accord, par principe, et qui s’illustre par des revendications irréalistes à dessein.
A présent que la CGT a obtenu ce qu’elle veut au niveau d’Orpéa France, elle va chercher à étendre le combat au niveau des instances Européennes et militer pour la renationalisation du secteur médico-social.
Le crédit (financier et réputationnel) que lui donne cette position dominante servira à n’en pas douter de piédestal à ses revendications et de faire valoir pour recruter plus d’adhérents parmi les salariés actuels ou futurs de l’écosystème Ehpad.
Quatrième Partie - Orpéa aurait-il pu éviter le scandale ?
A priori non, dans la mesure ou celui-ci repose sur l’organisation globale du groupe et toutes les ramifications qui ont contribué à enrichir les actionnaires aux détriments des clients, mais aussi des pouvoirs publics.
La baffe méritée
Il y a cependant un point sur lequel Orpéa a été mauvais, c’est sa gestion de la crise. Entre les menaces à Castanet, le refus de lui répondre directement et le renvoi systématique des médias vers leur avocat une fois la crise déclenchée, nous assistons au cas d’école d’une gestion de crise calamiteuse. Et je ne parle même pas du DG qui a revendu ses stock-options quelques jours avant la sortie du bouquin.
Mais peut-être était-il déjà trop tard une fois le livre sorti.
L’autre baffe méritée
Un autre sujet sur lequel le groupe a été mauvais, c’est l’écoute de ses salariés. Ok, ça peut être contrariant d’avoir une CGT aussi puissante dans les instances du personnel, mais de là à créer un syndicat bidon, il y avait une petite marge de manoeuvre.
La partie du livre de Castanet consacrée aux relations humaines montre à quel point les salariés du siège sont déconnectés du terrain. C’est ce qui leur permet de traiter les sujets RH avec un tel détachement, puisqu’ils ne sont pas eux qui devront gérer les situations critiques dans les Ehpad.
Alors que depuis 10 ans le secteur peine à recruter, c’est aberrant de ne faire aucun effort pour entretenir un dialogue social de qualité avec son personnel.
C’est la grenade dégoupillée qui leur a pété à la tête.
Conclusion - Enjeux et perspectives de la communication dans les Ehpad
Peut-être que le vrai combat aurait dû être mené en amont du scandale.
Dans la communication d’un groupe avec son personnel.
Dans l’acceptation du dialogue social.
Dans l’écoute du terrain.
Je ne suis pas la bonne personne pour juger de la politique sociale du groupe Orpéa, mais ce scandale qu’ils ont bien cherché aurait pu être évité si la direction avait adopté un autre angle de communication tant avec son personnel qu’avec l’extérieur.
Ce n’est pas un scoop d’affirmer que la communication de ces groupes est laborieuse, pour la bonne et simple raison qu’elle est inexistante.
Mis à part leur rapport annuel adressé aux actionnaires et leur lobbying auprès des pouvoirs publics, ces mastodontes de la Silver économie ne savent pas communiquer.
Ce qui explique qu’ils doivent sous traiter leur marketing à des comparateurs qui leur vendent à prix d’or le moindre lead.
Ce qui explique qu’ils se prennent dans les dents tous les reportages d’Ehpad bashing.
Les groupes d’Ehpad se reposent sur un marché en tension pour se dispenser d’une communication à impact, mais le problème auquel ils sont déjà confrontés et qui va aller en s’accentuant n’est pas celui de la demande de lits, mais de l’offre de services.
S’ils continuent à avoir une communication aussi pitoyable, les groupes d’Ehpad vont avoir des difficultés à trouver les employés qui sauront gérer leurs clients. Et donc, viendra un moment où ils ne pourront plus répondre à la demande.
L’enjeu de la communication dans ces groupes est donc capital et s’il y a bien une chose que vous pourriez apprendre en lisant Les Fossoyeurs, c’est qu’ils ont une énorme marge de progression.
Epilogue
Ce dossier est à présent terminé et j’espère qu’il vous a plu. J’ai passé un temps significatif à réaliser les recherches. Quand j’ai commencé le travail, je n’avais pas bien conscience du volet CGT de l’affaire.
J’ai fait la connexion entre Castanet et Gobet parce que l’auteur tague le syndicaliste dans un unique post Facebook lors de la sortie du livre.
En analysant les traces web de Guillaume Gobet, j’ai déniché les pages facebook sur lesquelles il partage tous les communiqués de presse réalisés par la CGT après la sortie du livre et là j’ai compris de quoi il était vraiment question. Quel était l’énorme enjeu pour la CGT à travers ce livre.
En lisant le discours introductif de Laurent Garcia lors de son audition à l’Assemblée Nationale, j’ai eu la confirmation que toute l’opération était backée par la CGT. Je pense, en effet, que ce discours est écrit par la même personne que les CP de la CGT.
On y retrouve les mêmes éléments de langage, les mêmes thèmes et le même mindset.
Moralité : les bénéficiaires sont rarement ceux qu’on croit.
Et donc, si vous êtes pris dans un scandale politico-médiatique, vous ne devez pas vous arrêter au premier abord pour détecter celui qui vous veut du mal.
Aller plus loin
📖 Cet article fait partie du dossier Consolidation de groupes dans le secteur du grand âge
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