Huit ans pour rien
Depuis 2018, la France promet une grande politique du vieillissement. En 2026, elle n'a toujours pas dépassé le cadre de la dépendance.
Le 12 mai, Arthur Mensch, cofondateur de Mistral AI, explique à l’Assemblée nationale que ses ingénieurs n’écrivent plus une ligne de code. Que la productivité a doublé en six mois. Que l’intelligence artificielle va capter 10 % de la masse salariale européenne et que la fenêtre pour ne pas rater le virage se compte en mois (source).
Le 20 mai, le gouvernement installe le comité de pilotage de France Autonomie, la conférence nationale censée refonder la politique du grand âge. La méthode retenue : des réunions thématiques en juin et juillet, des concertations avec les acteurs du secteur, une conférence nationale à l’automne (source).
Vous pensez que les deux événements n’ont rien à voir ?
Moi, j’y vois les deux faces d’une même pièce. L’un et l’autre racontent l’écart entre un monde qui accélère et des institutions qui bouclent.
Ce gouvernement qui se plaint de ne plus avoir d’argent va en dépenser pour un travail de quatre mois qui pourrait être co-réalisé avec une IA en quatre heures.
L’outil existe. Il est français. Son créateur vient d’expliquer à la représentation nationale ce qu’il sait faire. Personne dans la salle de France Autonomie ne songe à l’utiliser.
L’IA n’est pas le sujet de cette newsletter. Mais elle est le miroir dans lequel le secteur de l’autonomie devrait accepter de se regarder.
Les mêmes ingrédients, la même recette
Luc Broussy a été nommé co‑rapporteur de la mobilisation France Autonomie aux côtés de Laurence Cristol, médecin en onco‑gériatrie et ancienne députée, déjà co‑rapporteure de la loi « Bien vieillir ». Tous deux occupent depuis plusieurs années des positions centrales dans l’élaboration des politiques publiques liées au vieillissement, notamment via des rapports officiels et des missions confiées par les pouvoirs publics.
Autour du comité de pilotage, on retrouve les principales fédérations et réseaux du secteur du grand âge et de l’autonomie – FHF, FEHAP, Synerpa, ADMR, AD‑PA, Uniopss, Nexem, France Silver Éco, Silver Valley –, déjà régulièrement associés aux concertations nationales sur ces sujets depuis le début des années 2010.
On peut saluer la constance. On peut aussi se demander ce que produit un cercle de concertation dont les participants se connaissent par cœur, partagent les mêmes références et défendent — légitimement — les mêmes priorités depuis dix ans. La réponse est dans les étagères : des rapports.
Luc Broussy le sait. “Pas question de faire un rapport Broussy III”, écrit-il dans le post LinkedIn qui annonce l’installation du comité. Il promet des mesures opérationnelles, pas un nouveau document.
L’intention est bonne. Mais le dispositif qui l’entoure — réunions de travail, auditions, concertation sectorielle — est précisément celui qui, structurellement, produit des rapports.
Que Luc Broussy soit à l’initiative de cette méthode ou qu’il la subisse, le résultat sera le même si personne ne change les règles du jeu. Quand on met les mêmes acteurs autour de la même table avec le même format, il faut une raison forte de croire que le résultat sera différent. Cette raison, personne ne l’a encore donnée.
Pour celles et ceux qui veulent revisiter le rapport de 2021 et mesurer ce qui en a été fait : Les clés pour comprendre le rapport Broussy.
Le recul qu’on ne mesure pas
Si j’ai à redire sur la méthode éculée, je m’interroge tout autant sur le périmètre. Il confine les travaux dans le cadre de l’autonomie, de sa perte et de la prévention de sa perte. Comme si l’adaptation de la société au vieillissement se limitait à la prise en charge des personnes fragilisées par l’âge.
Vous pourriez m’objecter qu’un ministère délégué à l’autonomie dépendant du ministère de la santé est condamné à jouer sur ce terrain et je vous renverrai à une autre ministre, il y a trois ans qui avec les mêmes cartes a voulu jouer un jeu bien plus ambitieux, et audacieux.
Remontons à novembre 2023. Aurore Bergé, alors ministre des Solidarités et de l’Autonomie, lance la stratégie nationale “Bien Vieillir”. Cette stratégie avait une qualité rare : elle ne se limitait pas au médico-social.
Bergé avait obtenu de chaque ministre qu’il propose des actions en faveur de l’adaptation de la société au vieillissement. Le résultat couvrait quatre axes et dix-neuf sections.
Adaptation des territoires, mobilité,
Transition entre emploi et retraite,
Engagement citoyen des seniors,
Liens intergénérationnels,
Droits culturels,
Sport,
Innovation,
Transition écologique.
Le ciblage allait de “universel” à “senior dépendant” — ce qui signifie que l’ambition n’était pas seulement de mieux prendre en charge les personnes âgées fragiles, mais d’organiser toute la société pour que vieillir ne soit pas un naufrage.
Maintenant, regardez les six priorités de France Autonomie 2026 :
Mieux connaître les besoins,
Vieillir en bonne santé,
Valoriser les métiers de l’autonomie,
Diversifier les lieux de vie,
Transformer les EHPAD en Maisons France Autonomie,
Aider les aidants.
Vous voyez vers quoi cette réflexion nous amène ? Ce n’est pas France Autonomie qui est en jeu, c’est France Medico-Social !
Un rétrécissement considérable
On ramène la question du vieillissement à sa dimension de prise en charge.
Qui s’occupe des vieux fragiles, où, comment ?
Je sais ce que vous allez m’objecter : on n’a plus d’argent, il faut bien commencer par quelque chose, l’urgence est là, etc.
Mais si j’observe les parties prenantes, je vois les fédérations du médico-social, le corps médical de la gériatrie, l’hôpital public, l’écosystème de la gérontologie. Je ne vois pas les innovateurs qui construisent le monde de demain.
En 2023, la France posait — au moins sur le papier — la question de l’adaptation de la société au vieillissement. En 2026, elle pose la question de la gestion de la dépendance. Sacré compression. Et personne ne la pointe. Par fatalisme ou par manque d’audace ?
On me répondra que la stratégie Bergé n’avait pas de budget à la hauteur de ses ambitions, ce qui est vrai.
On me dira que le gouvernement actuel n’a pas plus de moyens, ce qui est également vrai — et même probablement moins, dans une conjoncture budgétaire plus contrainte, avec un président en fin de mandat qui a déjà montré que le sujet ne l’intéresse pas et une Assemblée nationale incapable de s’accorder sur quoi que ce soit.
Mais si les moyens manquent dans les deux cas, pourquoi réduire l’ambition ? Un cadre large sans budget reste un cadre. Un cadre étroit sans budget ne laisse même pas la place de rêver.
Ce que “regarder autrement” voudrait dire
Luc Broussy promet de ne pas faire un rapport de plus. Prenons-le au mot. Voici trois actions frugales que la conférence de septembre pourrait accomplir sans budget supplémentaire.
1/ Partir de ce qui existe.
Depuis l’annonce de Macron en 2018, le secteur a produit une quantité hallucinante de matière.
Des rapports commandés par le gouvernement : Rapport Libault et ses soixante-quinze propositions, Mission Fiat-Iborra sur l’EHPAD, rapports El Khomri sur les métiers, Dufeu sur l’âgisme, Bouillon sur le Silver tourisme, Piveteau-Wolfrom sur l’habitat inclusif, Guedj sur l’isolement, Broussy sur le logement, Pires-Beaune sur la tarification des EHPAD,
Les deux plans d’action de la stratégie nationale aidants,
Les propositions de stratégie Bergé et ses dix-neuf sections.
Les enquêtes, audits et recommandations qui suivent la déflagration des Fossoyeurs,
Des initiatives privées comme les travaux du think tank Matières Grises, le rapport Bizard sur la prévention de la dépendance, les rapports Xerfi sur le champ de la longévité,
des articles, livres blancs et essais publiés par des experts.
La liste est longue…
Mis bout à bout, ces travaux contiennent des centaines de propositions chiffrées, planifiées, documentées.
L’ironie, c’est que l’outil capable de synthétiser tout cela — d’identifier les propositions récurrentes, celles qui ont été abandonnées, celles qui n’ont jamais été arbitrées — existe, il est français, et son créateur vient de démontrer à l’Assemblée nationale ce qu’il sait faire.
Confier à Mistral la synthèse de huit ans de travaux avant d’ouvrir la moindre audition serait un acte de méthode autant que de cohérence.
Je ne retiens pas mon souffle.
2/ Remonter l’ambition.
Les six priorités de France Autonomie sont un plancher, pas un plafond. La stratégie Bergé de 2023 avait posé un cadre bien plus large. Ce serait un bon point de départ. Mais nous sommes en 2026 et le monde a bougé. D’autres enjeux appellent une réflexion élargie :
L’intelligence artificielle ne peut pas figurer comme un item parmi d’autres dans un sous-groupe de travail,
Le hardware non plus. Et la convergence des deux ouvre des perspectives concrètes (IoT, robotique, drones).
La dénatalité, ses impacts sur la main-d’œuvre et l’option - court termiste - de recruter à l’étranger,
La répartition de la richesse et des responsabilités entre générations,
L’adaptation des territoires au vieillissement. Le Japon recense 744 communes menacées d’extinction, combien de communes françaises sont sur le fil du rasoir ?
Le problème de cette lettre au Père Noël, c’est qu’elle obligerait Luc Broussy et Laurence Cristol à sortir de leur zone de confort pour élargir le cercle de leurs experts bien au-delà des fédérations habituelles.
Mais c’est l’enjeu. Ouvrir le périmètre, c’est ouvrir la table.
3/ écouter les absents.
Marine Gruere d’Old’Up était, dans le communiqué officiel, la seule voix de personne âgée citée. Sa phrase dit tout : “La peur quand on vieillit, c’est de ne plus être écouté.”
La démocratie participative a d’autant plus sa place dans ce périmètre que les instances existent déjà au niveau local : les CDCA.
Où sont les CDCA, les autres organismes qui fédèrent les retraités, les familles, les bénéficiaires, les jeunes professionnels du soin qui ne figurent sur aucune photo de comité de pilotage — c’est d’eux que viendront les idées neuves, pas des fédérations et associations connues comme le loup blanc qui réclament la même chose depuis huit ans.
Quatre mois
La conférence nationale est en septembre. J’ai posé ici trois pistes concrètes parce que je refuse de me résigner au prochain rapport.
Le comité de pilotage France Autonomie dispose de tout ce qu’il faut : l’expertise, les données, les outils. Il peut proposer autre chose qu’une énième concertation entre initiés.
Il ne manque pas de matière.
Aura-t-il la volonté d’élargir le cadre et d’inviter à la table ceux qui n’y siègent pas encore ?
Quatre mois pour le faire.
C’est jouable.


Déjà en 2002, Férial GROSSO, professeur émérite en droit, a écrit sur "La vieillesse et la retraite" chez CAIRN-Info, ouvrage que j'ai commenté à l'époque dans un vide sidéral sans aucun retour de la part de qui que ce soit. Vous pouvez vous procurer cet ouvrage encore aujourd'hui comme j'ai pu le faire il y a quelques jours devant vendre un viager appartenant à une de ses amies proches. J'ai 79 ans, 49 ans de vente de viager, formateur depuis 1986, je ne trouve pas de successeur, je n'arrive plus à former à cause de Qualiopi etc... Je partirai sur la pointe des pieds sans transmettre alors que le viager devrait être l'ELDORADO de l'immobilier dans les toutes prochaines années et la "BÉQUILLE" à la retraite du 4ème âge ainsi que le financement de sa dépendance (Coût plus de 40 milliards d'euros) : "Quand l'immédiat dévore, l'esprit dévore" Edgar Morin