En 1972, la route a tué environ 18 000 personnes en France. En 2025, 3 260 en métropole.
Personne n’a convaincu les Français d’aimer la ceinture. On l’a rendue obligatoire à l’avant en 1972, à l’arrière en 1991. On a créé le permis à points, installé des radars, rendu les voitures plus sûres. Et on a compté, année après année.
Le 20 mai, cinquante-deux experts réunis par le Sommet de la Longévité proposaient quinze mesures pour allonger la vie en bonne santé. En septembre, la Coalition 2027, l’Institut Montaigne puis la filière Silver économie ont publié leurs propres travaux. Le diagnostic est le même, souvent porté par les mêmes personnes.
Le Pr Bruno Vellas m’a transmis le rapport du Sommet cet été. J’en valide les attendus. C’est la mise en œuvre qui m’arrête. Pour changer le regard sur le vieillissement, le Sommet propose une campagne nationale et les influenceurs. Lesquels ? Pour quelle cible, sur quel canal, pendant combien de temps ? On ne le saura pas.
La sécurité routière a aussi fait de la communication. Elle ne s’est pas arrêtée là.
Quatre textes, un diagnostic
Le rapport du Sommet tient en cinq axes :
la prévention tout au long de la vie,
le déploiement d’ICOPE (le programme de l’OMS qui suit la capacité intrinsèque),
la formation des soignants à la géroscience,
la recherche sur les biomarqueurs du vieillissement,
un changement de l’image culturelle de la vieillesse.
Rien de neuf, et c’est voulu : le texte prolonge le rapport que l’Académie de médecine a adopté en janvier, signé par le Pr Bruno Vellas.
Le 9 septembre, la Coalition 2027 présentait son modèle de gestion du risque dépendance, que j’ai décortiqué ici. Quelques jours plus tard, l’Institut Montaigne publiait Longévité en santé : prévenir pour mieux vieillir, qui se dit « complémentaire » du Sommet. Le 30 septembre, la filière Silver économie remettait à la ministre de l’Autonomie son rapport sur les 50-75 ans.
Les visages circulent d’un texte à l’autre. Sophie Boissard, directrice générale de Clariane, contribue au Sommet et copréside le rapport Montaigne. Maëlig Le Bayon, directeur général de la CNSA, intervient au Sommet puis à la conférence de presse de la Coalition.
Un fil les relie plus solidement que les autres : la gériatrie. Bruno Vellas porte le Sommet et figure dans les remerciements de Montaigne. Claude Jeandel intervient à la conférence de presse de la Coalition. Sandrine Andrieu, de l’IHU HealthAge, anime une table ronde du Sommet et siège au comité de pilotage du rapport de la filière, aux côtés d’Olivier Guérin et de Cédric Annweiler. À chaque étape, des professeurs de gériatrie apportent la caution scientifique. C’est une force.
Quatre textes, un diagnostic. Agir avant la dépendance, dès la mi-vie. Suivre les capacités plutôt que les maladies. Sortir des silos.
Je souscris à chacun de ces attendus. Le désaccord commence avec les moyens.
Prévenir quoi ?
« La prévention » ne parle à personne. Le mot désigne une intention. Il ne dit pas contre quoi.
Prévenir la dépendance, c’est prévenir un risque multifactoriel qui se construit sur quarante ans : une hypertension mal suivie, un AVC, une chute, une audition qui baisse, un isolement qui s’installe. Ce qui protège des AVC protège aussi le cerveau du déclin cognitif1. Mais à 30 ans, ni l’un ni l’autre n’existe. Un risque aussi lointain ne mobilise personne. Il faut un enjeu intermédiaire, visible à l’échelle d’une vie active.
Les quatre textes ne s’accordent même pas sur le moment de commencer. Le Sommet situe le déclin silencieux entre 40 et 60 ans. Montaigne propose un bilan à 45-50 ans. La filière cible les 50-75 ans. La Coalition déclenche le repérage au passage à la retraite.
Chacun voit la prévention depuis son guichet. Maëlig Le Bayon justifie le rôle de la CNAV par une évidence administrative : « qui a les fichiers de retraités, c’est les caisses de retraite, c’est la CNAV ». Sophie Boissard rappelle que Clariane suit « plus de 700 000 patients » et se dit prête à mettre ces points de contact au service du parcours ICOPE.
Les deux ont raison, depuis leur position. La caisse part de ses fichiers, l’opérateur de ses établissements. Le résultat : une prévention définie par l’aval. La dépendance évitée, l’hospitalisation évitée, la perte d’autonomie évitée. Un vocabulaire de gestionnaire, qui parle aux financeurs et à personne d’autre.
Montaigne va plus loin sur ce point. Il nomme des cibles : l’obésité, avec un plan national, la sédentarité, avec le sport sur ordonnance et le remboursement de l’activité physique adaptée. C’est le début d’une réponse.
Deux mots-valises
« La prévention » a un cousin dans le rapport du Sommet : « les influenceurs ».
L’action 15 propose de « mobiliser les influenceurs, les réseaux sociaux, les médias grand public et les formats innovants » pour faire de la prévention une norme sociale. Dans le monde de la communication, la formule a une traduction : petit budget. On ne confie pas le projet à une agence, on bricole avec des créateurs de contenu. Lesquels, pour quelle audience, sur quelle durée, avec quels indicateurs ? Rien n’est dit.
Une contributrice, Fatemeh Nourhashemi, présidente de la commission médicale du CHU de Toulouse, résume l’enjeu en deux phrases : « Il faudra pour réussir mobiliser les “influenceurs” et tous les vecteurs de communication. L’action la plus efficace sera une affaire de communicants. »
La seconde phrase a raison. Le rapport a retenu la première.
Une soignante hospitalière n’a pas à concevoir une stratégie de diffusion sur dix ans, pas plus qu’un publicitaire n’a à valider un biomarqueur. Les scientifiques ont posé leur pierre, et elle est solide. Leur rôle s’arrête là où commence celui des autres : se tourner vers les parties prenantes, communicants compris, et leur demander comment on fait.
Comment on fait, la France le sait. La sécurité routière a communiqué, et surtout piloté. D’après l’ONISR, les trois quarts des vies épargnées entre 2000 et 2010 l’ont été grâce à la baisse des vitesses pratiquées, donc au contrôle. Les véhicules plus sûrs en expliquent 11 %.
La santé bucco-dentaire des jeunes suit la même logique. L’Assurance maladie invite chaque jeune de 3 à 24 ans à un examen gratuit, tous les ans depuis avril 2025. Et un soin dentaire fait moins mal qu’il y a trente ans.
Le point commun : aucun de ces succès ne repose sur la conviction. Ils ont baissé le coût du bon comportement. Ils ne l’ont pas vanté.
Le rapport de la filière s’en approche avec sa préconisation la plus libérale, le contrat à impact social. Des investisseurs avancent les fonds, un opérateur déploie un programme de prévention, et le financeur public ne rembourse « qu’en cas d’atteinte de résultats mesurés par un évaluateur indépendant ». Du pilotage par objectifs, appliqué à la prévention.
Un enjeu de santé, et pas seulement
La prévention relève de la santé. La longévité aussi. Le problème commence quand on s’y arrête.
Le Sommet l’a pourtant entendu. Une de ses tables rondes posait la question : « Le vieillissement, une construction sociale ? ». Françoise Forette y rappelait un écart de 8 ans d’espérance de vie en bonne santé entre diplômés et non-diplômés. Luc Broussy estimait qu’une partie des 20 000 chutes annuelles pourrait être évitée en adaptant le domicile. Sandrine Andrieu appelait, après John Rowe, à repenser l’éducation, le travail et la retraite.
L’adaptation du logement n’apparaît dans aucune des quinze actions. L’école et l’entreprise y figurent comme des lieux où délivrer un message de santé : un module scolaire, un « temps prévention » au travail. Personne ne propose de les transformer.
Reste la question que ces rapports contournent : que doit payer l’État ? Payer pour soigner est entré dans les mœurs. Payer pour anticiper, non. En 2024, la prévention pesait 8,7 milliards d’euros, 2,6 % des dépenses de santé.
Et anticiper quoi, pour qui ? L’enjeu est la longévité pathologique, et elle ne frappe pas au hasard. Le rapport du Sommet chiffre à plus de dix ans l’écart d’espérance de vie en bonne santé selon le niveau socio-économique. Ceux qui adoptent spontanément la prévention ne sont pas ceux qui en ont le plus besoin. Le Sommet le sait, puisqu’il écrit qu’« une stratégie de prévention fondée uniquement sur l’offre risque d’aggraver les inégalités existantes ». Sa réponse, des financements différenciés, est rangée dans des « COP territoriales ».
Le rapport de la filière sort davantage du cabinet médical. Il s’appuie sur les élus locaux et les employeurs pour structurer les parcours de repérage. Il compte sur les acteurs du quotidien : gardiens d’immeuble, porteurs de repas, facteurs, chauffeurs du transport à la demande. Il propose de tendre vers la fin du paiement à l’acte en soins primaires.
La France a déjà mené une transformation de cette ampleur. Au XIXe siècle, l’hygiénisme a fait reculer les grandes épidémies avec des égouts, l’eau courante et une loi sur les logements insalubres. Des ingénieurs et des préfets autant que des médecins. On n’a pas demandé aux gens de vouloir être en bonne santé. On a changé la ville.
Le 26 novembre, le Club Landoy réunira une partie de ce petit monde à l’Institut de France pour son premier forum Longevity. Au programme : « Pourquoi la France préfère-t-elle soigner plutôt que prévenir ? », puis l’annonce d’un « nouveau récit, une nouvelle économie et un nouveau modèle de leadership pour bien vieillir ».
Un nouveau récit, enfin. Si l’on savait ce qu’on veut faire de ces années gagnées, la prévention aurait un objet. J’y reviendrai le 4 novembre.
La suite, c’est mon verdict. Faut-il faire de la prévention sans attendre l’État ? Une voie, deux erreurs. Réservé aux abonnés premium.


