En février, j’ai décortiqué le rapport Bizard sur la prévention de la dépendance. Un économiste, cent vingt pages, dix mesures, des contributeurs que personne ne connaissait.
Le 9 septembre, j’ai assisté à la conférence de presse de la Coalition 2027 pour l’autonomie des personnes âgées. Quinze institutions, six conférences de consensus tenues à huis clos entre janvier et juillet, un modèle chiffré jusqu’en 2050, six personnalités venues le défendre à visage découvert. Maëlig Le Bayon, directeur général de la CNSA. Claude Jeandel, professeur de gériatrie. Véronique Davant, présidente du Syndicat des particuliers employeurs. Françoise Gobled, présidente de la FNAPAEF. Frank Nataf, président de la Fédésap. Olivier Richefou, président du conseil départemental de la Mayenne, qui porte le sujet à l’Assemblée des Départements de France.
J’y suis allé pour savoir ce qui avait bougé depuis le rapport. J’en suis reparti avec une autre question. Pendant une heure, j’ai écouté des gens qui détiennent des pouvoirs réels expliquer ce qu’un futur président devrait faire à leur place.
Ce que disait le rapport, et ce que j’en avais retenu
Rappel pour ceux qui arrivent en cours de route. Le rapport de l’Institut Santé proposait de faire de la CNAV l’opérateur d’un dispositif préventif de masse : repérage systématique des fragilités, évaluation à domicile, accompagnement sur plusieurs années, 3,5 millions de personnes suivies à l’horizon 2050 et cent mille care managers pour les suivre.
J’avais salué la cohérence opérationnelle. Un problème identifié, un opérateur crédible, un outil à transformer, un métier à créer, une trajectoire budgétaire. Sur le papier, imparable.
J’avais aussi relevé deux angles morts, le financement indirect perpétué sans que l’alternative soit jamais interrogée, et le care manager. Le rapport évoquait en passant la possibilité de prestataires conventionnés par la CNAV. J’avais écrit que cette option de sous-traitance posait la question de savoir qui porterait réellement le métier.
Gardez cette phrase de côté. On y revient un peu plus loin.
Six mois de huis clos pour un texte déjà écrit
Commençons par ce qui m’a le plus gêné dans la salle : le programme présenté le 9 septembre est celui de juillet 2025.
Les dix mesures sont les mêmes. Le repérage FRAGIRE à la retraite, le care manager, le contrat de prise en charge, le guichet unique départemental, le tarif socle, la montée de la cotisation des retraités aisés. Entre les deux documents, six conférences de consensus mensuelles réunissant une quinzaine d’institutions publiques et privées, dans un cadre confidentiel garantissant la liberté de parole de chacun. Six mois de travail pour un contenu qui existait avant de commencer.
Alors qu’est-ce que ces conférences ont produit ?
Le préambule répond. La Coalition se donne pour objectif de « produire un document programmatique unique, accessible à tous, conçu comme un programme politique clé en main plutôt qu’un rapport d’experts », et de « garantir la crédibilité du contenu par la seule autorité de la Coalition, sans nécessité de sourcer des travaux académiques tiers ».
Le rapport démontrait. La plateforme déclare. Ce qui fonde la crédibilité du texte n’est plus l’appareil de preuve, c’est la liste de ceux qui l’endossent.
Sauf que cette liste, on ne l’a pas.
Maxime Ricard, de Gerontonews, a posé la question en premier : qui sont les quinze institutions ? Refus, au nom de l’engagement de confidentialité pris envers des participants soumis à des droits de réserve ou à des contraintes diplomatiques. Puis cette réponse, adressée à un journaliste qui demandait la composition d’une coalition qu’on venait de lui présenter : « c’est un peu un travail d’investigation (...), de demander un peu aux principaux acteurs s’ils ont participé ».
Le problème, c’est la confidentialité elle-même.
Un rapport parlementaire tire sa solidité de ses sources. Citer les siennes, pour un diagnostic, c’est apporter un élément de validité. Quand Claude Jeandel affirme que le médico-social n’est pas assez médico et beaucoup trop social, sa parole porte parce qu’elle repose sur quarante ans de pratique gériatrique et de travaux pour les pouvoirs publics. Versée au pot commun d’un « on » anonyme, elle n’en a plus. Qui signera un chèque en blanc à une recommandation produite par une assemblée dont on ignore la composition ?
Savoir qui pense permet aussi de comprendre d’où vient la pensée. Dans ce modèle, je vois de la puissance publique partout : une CNSA renforcée, des caisses qui récupèrent le contrôle. L’anonymat m’interdit de vérifier si j’ai raison.
Venues le défendre, ai-je écrit plus haut. Le mot mérite un examen.
Sur les six, cinq parlent à titre personnel. Frank Nataf est le seul à engager une institution, la Fédésap, dont il est président. Les cinq autres sont venus dire ce qu’ils en pensent, pas ce que pense leur maison.
Olivier Richefou a ouvert son intervention en précisant que les travaux n’engagent pas l’Assemblée des Départements de France à ce stade. Maëlig Le Bayon a remercié pour ces travaux, salué des pistes nouvelles, relevé que le mot ARS n’apparaît nulle part et conclu qu’il faudrait aller plus loin sur la soutenabilité. Aucun des deux n’a endossé le modèle. Ils l’ont commenté.
Le même préambule ouvre d’ailleurs la promotion du modèle à toute institution qui choisit de s’afficher derrière la plateforme, qu’elle ait ou non participé à sa construction, selon une « logique de participation à la carte ».
Des visages, donc. Pas de signatures.
Le livrable de six mois de concertation, c’est la coalition elle-même. Et la coalition n’est pas publiable.
Le seul déplacement de fond, et il n’a pas été annoncé
La phrase que je vous demandais de garder en tête portait sur la sous-traitance du care management. Dans le rapport, c’était une possibilité mentionnée en passant. Dans le modèle de septembre, c’est l’architecture.
Regardez qui signe le contrat de prise en charge de l’autonomie, ce fameux CPCA placé au cœur du dispositif. Le document est précis : il est signé entre le bénéficiaire, le Conseil départemental et l’opérateur coordinateur du parcours. Suit une parenthèse qui règle la question en six mots, care manager d’un SAAD, d’une HAD, d’un PSAD ou d’un EHPAD.
Le care manager a changé d’employeur. Il était agent de la CNAV, il devient salarié d’opérateur.
Le métier a suivi le même glissement. Le rapport en dressait le portrait-robot, niveau de recrutement, rémunération, statut, nombre de personnes suivies : un corps à constituer. La Coalition garde l’objectif de volume mais écarte le métier nouveau au profit de « l’évolution des métiers existants, dans le prolongement naturel de celui d’assistante sociale », avec une spécialisation de trois cents heures en licence. Une formation complémentaire pour des professionnels déjà employés, plutôt qu’une filière publique à créer.
Quant à la CNAV, elle détecte et passe la main. Le repérage lui reste, le parcours lui échappe. Le test de fragilité déclenche une orientation automatique vers le guichet départemental, et c’est le département qui pilote ensuite. L’opérateur central du dispositif préventif redevient une caisse qui adresse un questionnaire.
Voilà le changement de fond entre les deux versions. Le contenu des mesures n’a pas bougé. Le propriétaire du parcours, si.
Une seule réponse à toutes les questions
Le care manager occupe deux des dix mesures phares, hérite du titre de pierre angulaire du modèle, et se retrouve chargé de résoudre à peu près tout ce que le dossier identifie comme problème.
Le non-recours aux droits, c’est lui. La coordination entre le sanitaire, le social et le logement, c’est lui. Le suivi dans la durée, l’ajustement du plan d’aides, le lien avec le médecin traitant, le soutien aux aidants, la détection des signaux faibles avant la crise : lui encore. Un professionnel, une fonction, et la totalité des ruptures de parcours qui se referment.
J’ai défendu ce métier en février et je continue. Il manque, il est utile, et son utilité est la plus nette dans les cas lourds : maladie chronique, polypathologie, situation qui bascule sans prévenir, arbitrages entre plusieurs prises en charge, aidant épuisé ou absent. Là, quelqu’un doit tenir le dossier, et ce n’est pas à la famille de le faire seule. Cela recoupe l’argument de Claude Jeandel sur l’EHPAD sous-médicalisé. Un GIR 1 ou 2 peut rester à domicile tant qu’un care manager tient l’architecture du maintien, mais vient un moment où la question de l’institutionnalisation se pose quand même, et c’est aussi à lui de la poser. Le voir enfin doté d’un financeur potentiel est une bonne nouvelle pour tous ceux qui plaident sa cause depuis dix ans.
Ce qui me gêne, c’est qu’il soit la seule réponse examinée.
Parce que d’autres existent et qu’aucune n’est instruite. Le médecin traitant, dont le document reconnaît qu’en consultation courte il n’a ni le temps ni un outil dédié pour objectiver une fragilité, et à qui le modèle ne propose ni l’un ni l’autre. Le pharmacien, qui voit la personne tous les mois. Et l’aidant, que Claude Jeandel désigne comme le déterminant majeur du maintien à domicile, et qui obtient un soutien de principe et aucun dispositif.
Reprenons par le commencement. Pourquoi ce métier est-il nécessaire ? Parce que le dispositif est illisible. Quatre financeurs, des guichets dispersés, des grilles d’évaluation qui se superposent, des démarches qui découragent au point que des gens renoncent à des droits ouverts. La présidente de la FNAPAEF l’a dit en parlant des familles qu’elle croise sur le terrain : elles s’épuisent devant la complexité administrative et abandonnent.
Le care manager est la réponse à ce désordre — on peut aussi retirer le labyrinthe, j’y reviens dans le second volet.
Et c’est là que la Coalition devient déconcertante, parce qu’elle sait tout ça. Son diagnostic dénonce le millefeuille territorial et les six cents CLIC. Elle propose même de vraies mesures de simplification : un outil d’évaluation unifié pour succéder à AGGIR et Pathos, et la suppression de la barrière d’âge de soixante ans.
Ces mesures sont dans le document. Elles ne sont pas en vitrine.
En vitrine, il y a une couche de coordination supplémentaire et un métier de coordination supplémentaire. La Coalition simplifie par addition.
Pour un candidat, la différence est décisive. Cent mille postes financés par une contribution nouvelle, dont les effets arriveront quinze ans plus tard, ça ne se défend pas en campagne. Une porte, un dossier, une évaluation, et la moitié des formulaires en moins, ça se défend, ça se vérifie, et ça tient dans un mandat.
La Coalition a mis le guide en vitrine et la carte dans l’arrière-boutique. Retenez ce geste, il va se répéter.
Deux instances sans moyens, un mandat de préfet
Le Service public départemental de l’autonomie (SPDA) est la colonne vertébrale du modèle. Il devient l’ordonnateur territorial unique, le guichet unique des personnes âgées et des opérateurs, l’absorbeur des dispositifs d’appui à la coordination et des six cents CLIC, le contractant de tous les intervenants du territoire et le coordinateur du contrat de prise en charge de chaque bénéficiaire.
Voici maintenant ce qu’en dit le même document, quelques pages plus loin : « Le SPDA n’a aujourd’hui aucune existence juridique propre : c’est un assemblage de structures existantes. » Pas de personnalité morale, pas de budget, pas de personnel en propre, aucune prestation nouvelle pour l’usager. Et à la fin de la présentation, Frédéric Bizard le reconnaît sans détour, la question du statut juridique n’a pas été tranchée.
Un mandat de préfet confié à une coquille.
Mon hypothèse : autour de la table, personne n’a intérêt à attribuer une fonction disputée à une institution existante qui y perdrait quelque chose. Toutes les fonctions conflictuelles du modèle atterrissent donc sur une entité qui n’existe pas encore, et qui ne siège pas. D’où le statut juridique laissé en suspens : lui donner une personnalité morale et un budget obligerait à dire de quel budget et de quels effectifs, et le consensus se déferait. Le SPDA fonctionne moins comme le pivot du modèle que comme sa soupape.
Le même réflexe commande tout l’étage du dessus. Reprenons l’architecture de contrôle que propose le modèle.
Le département devient le pilote unique. Au-dessus de lui, la Coalition crée un Service Autonomie Territoires logé dans les CARSAT, chargé d’auditer son travail et de comparer les départements entre eux. Ce service n’existe pas, le document le signale comme une disposition à créer. À côté, le CDCA devient co-évaluateur avec un secrétariat financé par la CNSA. Les deux évaluations remontent conjointement à la CNSA.
Le département récupère la responsabilité. Les caisses nationales récupèrent le jugement, la mesure et l’argent. On appelle ça décentraliser, et le mot ne colle pas très bien.
Ce qui me gêne le plus, c’est la place faite aux usagers. Le CDCA est une instance de démocratie citoyenne, et son problème est d’abord matériel : il n’a pas de budget, dépend du conseil départemental pour son fonctionnement et ses actions, et il est présidé par le président du département, celui-là même dont il doit juger la politique. Olivier Richefou a été le plus franc sur ce point : « Je préside dans mon département le CDCA. Je suis quelquefois mal à l’aise de présider un CDCA qui a vocation à donner son opinion sur la façon dont les politiques sont mises en œuvre. »
Il a raison d’être mal à l’aise, et il peut y remédier en Mayenne dès cette année — quelques départements l’ont fait. La Coalition, elle, préfère faire financer l’indépendance du CDCA par la caisse nationale qui pilote le système qu’il doit juger : un problème de volonté locale devenu ligne budgétaire nationale. Et je le dis avec mes lunettes libérales : face à un symptôme d’illisibilité, ajouter un étage d’inspection nationale est une drôle de réponse.
Ajoutez-y la langue. La trentième diapositive s’intitule « Synthèse : six propositions pour le SPDA », cinq sigles qu’aucun électeur n’a jamais croisés, et une sixième ligne : « Statut juridique propre du SPDA ». En face, dans la colonne Contenu : « Personnalité juridique à créer ou non ».
Une proposition qui pose une question, sur la diapositive de synthèse, devant les journalistes. Un organigramme, tendu à quelqu’un qui attend une politique.
L’objection inverse est sérieuse : les écarts entre départements sont réels, et un pilote qui s’évalue lui-même n’évalue rien. Il faut bien que quelqu’un regarde.
La Coalition avait pourtant une autre option dans son propre texte : une régulation par la transparence des indicateurs de qualité, laissant le libre choix aux usagers. De la redevabilité sans inspection. Cette phrase existe, au milieu d’un paragraphe technique, hors des dix mesures. Même geste qu’avec la simplification.
Ils ont les manettes
J’ai repris les dix mesures une par une en me posant une seule question : qu’est-ce qui exige un arbitrage national, et qu’est-ce qui dépend des gens qui étaient dans la salle le 9 septembre ?
Exigent une loi ou un décret : le tarif socle national de l’aide à domicile, la trajectoire de cotisation des retraités, le transfert des soins prolongés vers l’assurance maladie, la recomposition du conseil de la CNSA. Quatre mesures sur dix, et ce sont les plus lourdes.
Pour le reste, les manettes sont déjà entre leurs mains.
Le test de fragilité au passage à la retraite relève de l’action sociale de la CNAV, qui décide de son offre de service et l’arbitre dans sa convention d’objectifs. Le SPDA existe en droit depuis la loi Bien Vieillir d’avril 2024 et dispose d’un cahier des charges national depuis mai 2025 : rien n’empêche un département de rendre la fusion des guichets effective chez lui. Et un président de département peut émanciper son CDCA à la prochaine séance, comme Richefou lui-même le suggérait plus haut.
Là encore, l’objection mérite d’être entendue. Le premier qui bouge paie seul ce que les autres obtiendront plus tard gratuitement, et un département qui déploie un vrai guichet unique creuse l’écart avec son voisin. Attendre une loi est rationnel.
C’est rationnel, et c’est confortable. Demander un texte permet de rester d’accord. Agir oblige à choisir.
Sept mois, et personne ne sait qui sera candidat
Reste l’objet de toute l’opération : convaincre des candidats.
Regardez le calendrier. Sept mois avant le premier tour, aucune liste n’est arrêtée, nul ne sait qui réunira ses cinq cents parrainages, et chaque secteur du pays dépose au même moment son propre modèle clé en main sur la même pile. Frédéric Bizard l’a dit lui-même à la tribune : il n’a entendu aucun candidat parler du grand âge, de l’extrême gauche à l’extrême droite.
Six mois de conférences de consensus ont réparti des rôles entre institutions. Ils n’ont supprimé aucune couche, tranché aucun arbitrage que leurs propres membres avaient le pouvoir de rendre.
La CNSA, la CNAV, les départements et les fédérations n’ont pas besoin d’un président pour commencer.
Ils ont besoin d’une décision. Elle peut être prise la semaine prochaine.





