Longévité

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Prévention de la dépendance, quand l'État démissionne, le privé facture 3 600 €

La Sécu propose un bilan gratuit tous les cinq ans. Les Français ne le savent pas. Des startups en ont fait un business.

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Alexandre Faure
avr. 01, 2026
∙ abonné payant

Zoï, la start-up de médecine préventive cofondée par Ismaël Emelien, vend des bilans de santé ultra-complets à 3 600 euros.

L’Assurance maladie propose des bilans gratuits que personne ne fait.

Entre les deux, le programme ICOPE de l’OMS tente de déployer la prévention personnalisée pour tous les 60 ans et plus.

Ce triangle résume à lui seul le nœud gordien de la prévention en France.

Et pose une question que beaucoup préfèrent esquiver :

Faut-il accepter qu’une offre premium tire l’innovation vers le haut, même si tout le monde n’y a pas accès ?

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Zoï : le club de santé qui fait grincer des dents

Zoï propose un parcours de prévention en présentiel dans un centre parisien proche de la place Vendôme.

Plusieurs heures de bilan, une trentaine d’examens (biologie poussée, imagerie, cardio, nutrition), puis un suivi sur un an via une application.

L’expérience est pensée comme un club de santé haut de gamme : lieu soigné, collation signée Alain Ducasse, passage au spa, confidentialité maximale.

La facture : environ 3 600 euros par an, entièrement à la charge du client, sans prise en charge par l’Assurance maladie.

La cible est claire : dirigeants, hauts revenus, cadres supérieurs. Le modèle combine B2C direct et offres B2B pour les entreprises souhaitant proposer un package santé premium à certains collaborateurs.

Au-delà du bilan, Zoï se présente comme une « boîte de data » : l’agrégation des données du check-up alimente des algorithmes qui produisent une feuille de route personnalisée (sommeil, nutrition, activité, traitements éventuels).

La gouvernance n’est pas anodine. Aux côtés d’Ismaël Emelien (ex-conseiller de Macron) et de Paul Dupuy, on trouve des profils tech (anciens de Talend) et un noyau médical mené par le Dr Claude Dalle, récemment renforcé par Jérôme Salomon, ancien directeur général de la Santé, comme Chief Medical and Science Officer.

Le tour de table associe Xavier Niel, Stéphane Bancel (PDG de Moderna), Jean-Claude Marian. Du beau monde, qui renforce la crédibilité business mais nourrit les critiques sur la « privatisation » de la prévention.

Les critiques : trois reproches, un seul qui tient

Les opposants à Zoï avancent trois arguments.

L’argument des inégalités

Ces bilans sont réservés à une élite capable de payer plusieurs milliers d’euros. Une « santé à deux vitesses », médiatiquement toxique. C’est vrai, mais c’est le cas de tout service premium — de l’éducation à l’alimentation en passant par le logement. La question pertinente n’est pas « pourquoi les riches ont-ils accès à mieux ? » mais « pourquoi les autres n’ont-ils pas accès à quelque chose qui fonctionne ? ».

L’argument de l’éviction des ressources

Ces centres mobilisent des médecins et du matériel sophistiqué alors que le système public manque de bras. L’argument a une logique apparente, mais il suppose que les ressources médicales sont un stock fixe. Or un médecin qui travaille chez Zoï n’a pas été arraché à un centre de santé de banlieue. Il a choisi un poste mieux rémunéré et plus attractif. Le problème de l’attractivité des postes publics existait bien avant Zoï.

L’argument du surdiagnostic

C’est le seul qui mérite une attention sérieuse. Plusieurs experts rappellent qu’un check-up tous azimuts chez des personnes sans symptôme n’a pas démontré son efficacité en population générale et augmente le risque de faux positifs et d’examens en cascade. Les bilans de prévention sont utiles quand ils sont ciblés, protocolés, adossés à des preuves. Scanner tout chez tout le monde relève davantage du marketing de la peur que de la médecine fondée sur les preuves.

Le vrai scandale : les bilans Sécu que personne ne fait

Pendant qu’on s’indigne sur Zoï, un fait passe sous le radar : l’Assurance maladie propose des bilans de prévention gratuits. Gratuits. Zéro euro. Accessibles à tous. Et ils peinent à trouver leur public.

Les publics prioritaires — précaires, isolés, éloignés du système de soins — sont précisément ceux qui ne viennent pas. Les CSP+ n’en ont pas besoin : ils ont déjà un médecin traitant, un réseau, une culture de la prévention. Les précaires, eux, n’ont pas le réflexe. Ils consultent quand ça fait mal, pas avant.

Voilà le nœud du problème.

Le système français de prévention est construit sur une fiction : que la gratuité suffit à garantir l’accès. Or la gratuité ne résout ni le déficit d’information, ni la distance culturelle avec le système de santé, ni le manque de confiance, ni l’absence de suivi après le bilan.

Vous pouvez rendre gratuit un repas gastronomique dans un quartier prioritaire : si personne ne sait que le restaurant existe, si le menu est incompréhensible et si on vous met dehors après le dessert sans vous dire quand revenir, le restaurant restera vide.

C’est là que les experts comme Olivier Guérin ou le Pr Éric Boulanger (Lille) apportent un éclairage décisif. Ils défendent une prévention personnalisée, ancrée dans le soin primaire, qui colle à la situation et aux risques de chaque individu.

Guérin pointe que les messages de santé publique génériques ont un impact faible et que la clé réside dans l’empowerment individuel et l’accessibilité des parcours préventifs ciblés. Boulanger, avec Tempoforme à Lille, construit des plans de soins personnalisés au sein du CHU, dans un dispositif conçu pour être diffusé largement.

Autrement dit : ils sont d’accord avec Zoï sur la philosophie (personnaliser la prévention pour qu’elle soit efficace) mais pas sur la configuration (3 600 euros dans un palace parisien).

ICOPE : la réponse qui existe et que personne ne connaît

Il existe un programme qui coche presque toutes les cases : personnalisation, suivi dans le temps, ancrage territorial, gratuité. Il s’appelle ICOPE (Integrated Care for Older People). C’est un programme OMS, gratuit pour les 60 ans et plus en France, centré sur le repérage précoce de la fragilité.

Le principe : un auto-questionnaire simple sur six fonctions clés (mobilité, nutrition, cognition, audition, vision, psychologie), puis en cas d’alerte, une évaluation gériatrique approfondie et un plan de soin personnalisé. Le repérage peut être fait partout : cabinet libéral, pharmacie, visite à domicile, structure médico-sociale. L’application ICOPE Monitor permet le suivi régulier. Le ciblage priorise les seniors à risque — vulnérabilité sociale, isolement, comorbidités — et pas uniquement les CSP+ urbains.


Aller plus loin : mon analyse des mécanismes préventifs utilisés par ICOPE : De l’horloge épigénétique à ICOPE : pourquoi mesurer ses progrès change tout en prévention.


En Occitanie, le Gérontopôle a déployé ICOPE à grande échelle depuis 2019 : plus de 24 000 seniors inclus, 3 000 professionnels formés, un objectif de 60 000 bénéficiaires. Depuis l’été 2025, la phase 1 est généralisée à l’échelle nationale. Les ARS pilotent le déploiement régional, les SPDA coordonnent les acteurs territoriaux.

Sur le papier, c’est la bonne réponse. Dans les faits, la montée en charge reste lente, le programme manque de visibilité grand public, et les phases avancées (plan personnalisé, suivi, implication des collectivités) sont encore en chantier. L’objectif de 2 millions de personnes d’ici 2027 paraît ambitieux au regard du rythme actuel.

Zoï vs ICOPE : faux match, vrai complémentaire

Il est tentant d’opposer Zoï et ICOPE comme deux visions irréconciliables. D’un côté, le premium individuel. De l’autre, le collectif universel. La réalité est plus intéressante.

Zoï apporte trois choses qu’ICOPE n’a pas encore : un design d’expérience qui donne envie de faire de la prévention, une exploitation poussée de la data pour personnaliser les recommandations, et un modèle économique qui ne dépend pas de l’argent public.

ICOPE apporte ce que Zoï ne peut pas offrir : l’universalité, l’ancrage dans le système de soins, le ciblage des plus fragiles, et la capacité de passer à l’échelle sur des millions de personnes.

La question stratégique dépasse le match « Zoï ou ICOPE ? ».

Elle porte sur un transfert : comment injecter l’intelligence de conception du premier dans la capacité de déploiement du second ? Comment rendre les bilans de prévention aussi désirables qu’un check-up à 3 600 euros, sans changer le principe de gratuité et d’universalité ?

La santé à deux vitesses existe déjà. La question est : qu’en fait-on ?

Soyons honnêtes. La santé à deux vitesses n’attend pas Zoï pour exister.

Elle est partout : dans le choix du spécialiste, dans les délais d’attente, dans l’accès aux innovations, dans la qualité de l’alimentation, dans le logement, dans le stress chronique lié à la précarité.

Un cadre supérieur parisien de 55 ans et un ouvrier de 55 ans à Chateauroux n’ont pas la même espérance de vie sans incapacité. L’écart est documenté, massif, et il ne date pas d’hier.

Les CSP+ sont plus en avance sur la prévention.

Pas parce qu’ils sont plus intelligents ou plus vertueux, mais parce qu’ils disposent du capital culturel, du réseau de soins, du temps et de l’argent pour s’en occuper. La prévention, pour eux, est un réflexe. Pour les publics précaires, elle n’existe pas dans l’univers mental quotidien. Quand vous cumulez un travail pénible, un logement inadapté, un accès aux soins compliqué et une méfiance légitime envers le système, « faire un bilan de prévention » n’est pas en haut de la liste.

C’est pourquoi les publics précaires doivent être davantage accompagnés. Pas avec des campagnes de communication génériques. Avec des dispositifs d’aller-vers, des parcours intégrés au soin primaire, des relais de confiance (pharmaciens, infirmiers, travailleurs sociaux, postiers formés à ICOPE). L’Occitanie a montré que c’est faisable.

Laisser le premium exister pour accélérer l’universel

Voici ma thèse, et je l’assume.

Interdire ou stigmatiser les offres premium de prévention serait une erreur. D’abord parce que dans un pays libre, chacun devrait pouvoir dépenser son argent comme il l’entend pour sa propre santé. Ensuite parce que ces offres jouent un rôle de démonstrateur : elles testent des protocoles, accumulent des données, prouvent des concepts que le système public pourra ensuite adapter et déployer à grande échelle.

Ce qui serait scandaleux, en revanche, c’est que le premium devienne la seule prévention qui fonctionne. Que Zoï soit la vitrine médiatique de la « nouvelle prévention » pendant que les bilans Sécu restent sous-utilisés, qu’ICOPE peine à trouver ses financements, et que les gérontopôles bricolent avec des bouts de ficelle.

Le vrai enjeu pour les mutuelles, les ARS, les départements, les groupes médico-sociaux, c’est de s’inspirer de ce qui fonctionne dans le premium — le design d’expérience, la data, le suivi dans le temps, la personnalisation — pour l’injecter dans les dispositifs collectifs.

Co-financer le déploiement ICOPE comme service standard des contrats senior. Former les équipes à l’usage d’ICOPE Monitor. Intégrer les résultats du repérage dans la gestion du risque. Rendre la prévention attractive, pas seulement gratuite.

Pour les entrepreneurs de la Silver économie, l’opportunité est immense. Le marché n’est pas dans les 10 000 clients premium de Zoï. Il est dans les millions de seniors qui auraient besoin d’un parcours de prévention personnalisé, suivi dans le temps, connecté à leur médecin traitant — et financé par les mutuelles, les complémentaires ou les collectivités. Le modèle économique gagnant n’est pas le B2C de luxe. C’est le B2B2C de masse, adossé à ICOPE et aux gérontopôles.

Ce qui manque pour que ça marche

Pour que cette hybridation se concrétise, il faut trois choses.

Un signal politique clair : reconnaître que la prévention personnalisée est un investissement, pas une dépense. Fixer des objectifs chiffrés sur l’EVSI. Financer ICOPE à la hauteur de ses ambitions.

Un pont entre privé et public : permettre aux démonstrateurs premium de partager leurs protocoles, leurs données (anonymisées), leur ingénierie avec les dispositifs collectifs. Créer des projets pilotes ARS/gérontopôles/start-ups.

Un changement de regard sur les publics précaires : arrêter de croire que la gratuité suffit. Investir dans l’aller-vers, la médiation, l’accompagnement de proximité. C’est là que l’argent public a le plus d’impact.

La France a les compétences, les chercheurs, l’écosystème. Ce qui lui manque, c’est d’arrêter de traiter la prévention comme un supplément d’âme et de la considérer comme une infrastructure. Au même titre que les routes, les hôpitaux ou les écoles.

Parce que la vraie question n’est pas de savoir si Zoï est trop cher. La vraie question, c’est pourquoi on n’arrive pas à offrir quelque chose d’aussi efficace à tout le monde.

La suite c’est mon verdict. Ce que ça change pour vous, maintenant. Réservé aux abonnés premium.

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