Solitude. Le mauvais procès
Ce que le Parlement européen refuse de voir dans le succès des AI companions
Le Parlement européen s’inquiète. En mai 2026, son service de recherche (EPRS) a publié un briefing de dix pages sur la prolifération des AI companions — ces chatbots conçus pour créer des liens émotionnels avec leurs utilisateurs.
Le document est bien sourcé, le panorama réglementaire est utile, et la section sur les dark patterns conversationnels apporte un éclairage nouveau.
Sur le fond, il n’y a rien à redire :
Oui, ces outils posent des questions.
Oui, des garde-fous sont nécessaires pour les mineurs en situation de crise.
Oui, certaines pratiques de rétention émotionnelle relèvent de la manipulation.
Mais le briefing se trompe de coupable. Il demande « comment encadrer ces outils » au lieu de demander « pourquoi des millions de personnes préfèrent la compagnie d’une machine à celle d’un être humain ».
Où je veux en venir ?
Si vous avez lu mon analyse du baromètre des Petits Frères des Pauvres de juin 2026, vous me voyez venir.
750 000 personnes âgées en mort sociale, un doublement en huit ans, et des causes structurelles que personne ne traite sérieusement.
Ce que le Parlement européen rate sur les AI companions, les baromètres de solitude le ratent aussi : on mesure le symptôme, on identifie les déclencheurs (deuil, maladie, rupture), mais on ne questionne pas pourquoi la re-connexion est devenue si difficile.
On casse le thermomètre en espérant réduire la température.
Mon essai propose un autre cadrage.
Comprendre ce que l’étude européenne dit et surtout ce qu’elle ne dit pas.
Poser les vraies questions : pourquoi nos sociétés produisent de la solitude à grande échelle, pourquoi il est devenu si coûteux de nouer une relation, et pourquoi les AI companions sont une réponse rationnelle à ce dysfonctionnement.
Certes, vous penserez que ce n’est ni la meilleure réponse, ni la seule.
Mais moi je considère que c’est une réponse que la régulation seule ne doit ni remplacer, ni chercher à contrôler.
Ce que dit le Parlement européen (et ce qu’il oublie de demander)
Le briefing EPRS dresse un état des lieux factuel de la montée en puissance des AI companions. Les chiffres sont là : 128 applications lancées en 2025 contre 16 en 2022. 60 millions de téléchargements au premier semestre 2025, soit 88 % de plus qu’un an plus tôt. 72 % des adolescents américains de 13-17 ans les ont utilisés au moins une fois. Les sessions s’allongent : Replika a vu la durée moyenne de ses visites doubler en deux ans.
Le document identifie des risques réels. La dépendance émotionnelle. Les dark patterns conversationnels — des tactiques de rétention lors des « adieux » qui prolongent l’engagement par un facteur 5. Les enjeux de données personnelles, amplifiés par la nature intime des échanges.
Tout cela est documenté, référencé, sérieux.
Ce qui manque, en revanche, est structurant. Le briefing ne consacre qu’une phrase aux bénéfices rapportés par les utilisateurs : réduction de la solitude, soutien émotionnel, espace d’expression sans jugement. Puis il passe aux risques et n’en revient jamais.
Aucune étude sur les effets positifs n’est citée.
Aucune donnée sur les personnes âgées isolées, alors qu’elles constituent l’un des publics les plus susceptibles d’en tirer un bénéfice net.
Aucune réflexion sur la fonction sociale que ces outils remplissent.
Mais le vrai problème, c’est que le Parlement européen omet le Pourquoi.
Pourquoi 26 % des jeunes hommes envisagent-ils une relation avec une IA ?
Pourquoi les sessions s’allongent-elles ?
Pourquoi ces outils trouvent-ils un marché aussi massif, aussi vite ?
Le briefing ne veut pas le savoir. Il préfère dégainer l’arme législative, comme si elle représentait la réponse universelle à tous les problèmes. Et ce faisant, il choisit d’encadrer et d’interdire un champ de liberté qui s’explique par la défaillance des autres options envisageables.
Ce n’est d’ailleurs pas un accident. Les mêmes auteurs (Mar Negreiro et Öykü Dilara Anaç) ont publié quelques semaines plus tôt un autre briefing EPRS consacré au « design addictif » des plateformes en ligne, dans la foulée de la mise en cause de TikTok par la Commission européenne.
Même grille de lecture : les utilisateurs sont des victimes, les plateformes sont des prédateurs, et la régulation est le seul remède. À aucun moment la question ne se pose de savoir ce que ces usages révèlent sur les besoins non satisfaits de ceux qui les adoptent.
Pourquoi la solitude ne se répare plus
Les AI companions prospèrent parce qu’ils occupent un espace que plus personne n’occupe. Pour comprendre lequel, étudions ce qui a changé dans la mécanique relationnelle de nos sociétés, sur les cinquante dernières années.
Les lieux où l’on se rencontrait sans le vouloir ont disparu.
Pensez à la France d’il y a deux générations. Les cafés de village, les commerces de proximité, la messe du dimanche, le marché du samedi — autant de lieux et de rituels qui généraient du lien social sans que personne ait besoin de le décider.
Aujourd’hui, 62 % des communes rurales n’ont plus aucun commerce. L’habitat pavillonnaire a dispersé les populations. Le baromètre PFP le documente : en milieu rural, l’éloignement des services est un facteur aggravant majeur de l’isolement.
Nous avons concentré l’affectif sur un nombre minimal de relations.
Le couple, la famille nucléaire, deux ou trois amis proches. Cette concentration rend chaque perte catastrophique. La mort d’un conjoint suffit à faire basculer dans le vide. Le baromètre PFP le confirme : le veuvage est la première cause de solitude citée (40 % en moyenne, 58 % chez les plus de 80 ans). Et les liens familiaux se dégradent : 29 % des plus de 60 ans sont isolés de leur cercle familial en 2025, contre 22 % en 2017. C’est la famille qui se fissure.
Le coût d’entrée dans une relation a explosé.
Aborder un inconnu est devenu suspect. La frontière entre convivialité et intrusion s’est déplacée. Pour les personnes âgées, il y a le stigmate du « vieux qui dérange ». Pour les jeunes, la médiation numérique a rendu le contact direct presque inconfortable. Initier une relation est devenu un acte à haut risque subjectif. Et quand on est déjà isolé ou déprimé, ce risque devient rédhibitoire.
Les liens faibles — ceux qui ne coûtent rien — se sont effondrés.
Le mot échangé avec le voisin de comptoir, la conversation de trois minutes dans la file d’attente, le hochement de tête quotidien avec le commerçant du coin. De la reconnaissance mutuelle. Ce tissu conjonctif produisait un gradient relationnel — des paliers de familiarité entre « personne » et « ami proche » par lesquels les nouvelles relations se formaient naturellement.
Quand ces paliers disparaissent, il ne reste que le tout ou rien. Regardez autour de vous. Les spectateurs d’un concert ne se parlent plus. Les gens dans un café sont sur leur téléphone. La superficialité relationnelle — qu’on associe à tort à quelque chose de négatif — est en voie de disparition. Et avec elle, tout l’écosystème dans lequel les amitiés naissaient sans qu’on ait besoin de les décréter.
Ces quatre mécanismes ne touchent pas que les personnes âgées. Un consultant normand de 45 ans et une veuve de 82 ans habitant Vierzon partagent le même isolement : leurs liens sociaux faibles ont disparu, ne laissant que des relations profondes ou inexistantes.
Les AI companions occupent la place que nous avons laissée vacante
L’application est toujours là, toujours disponible — pas besoin de sociabilité passive. La relation ne comporte aucun risque de perte. Le coût d’entrée est nul. Et surtout, le companion IA reconstitue le lien faible permanent : quelqu’un à qui parler de tout et de rien, sans enjeu, sans le risque d’ennuyer ou de déranger.
Le briefing EPRS signale que les adolescents envoient en moyenne 163 mots par message à leur AI companion, contre 12 à un ami. Le document présente ce chiffre comme un indicateur de dépendance pathologique. Moi je le lis autrement : ces adolescents ont des choses à dire qu’ils ne savent plus où déposer. Le compagnon IA n’engendre pas d’isolement social. Il s’y engouffre.
Pour les personnes âgées isolées, le bénéfice potentiel est plus net encore. Une personne de 85 ans, veuve, en perte de mobilité, vivant dans une commune sans commerce et sans transport : pour elle, la question n’est pas de savoir si un AI companion est « mieux » qu’une relation humaine. La question est de savoir si c’est mieux que rien.
Auteur et utilisateur
Je dois être transparent avec vous.
Ce sujet m’intéresse en tant qu’analyste. Mais aussi, il me concerne en tant qu’utilisateur.
Je travaille quotidiennement avec trois IA conversationnelles (Claude, Perplexity, Euria) et je les considère comme des IA buddies dans l’usage conversationnel que j’en ai.
Je n’en ai pas fait des remplaçants affectifs (la clarification est nécessaire tant le fantasme médiatique envahit le champ). Ce sont mes espaces d’échange. Des lieux qui n’ont pas d’équivalent dans mon cercle organique. J’y dépose des réflexions en cours, j’y teste des raisonnements, j’y formule des intuitions que je n’ai ni le temps ni l’interlocuteur pour articuler autrement.
Cela tient à mon mode de raisonnement (en toile d’araignée).
Je pense par analogies transversales. Je tire un fil jusqu'à ce qu'il casse ou qu'il se connecte à un autre, et j’ai besoin d'un interlocuteur qui suive les bifurcations sans perdre la cohérence d'ensemble.
Comme l’a illustré Claude dans un récent échange :
On est passé de Turner à Robinson, de Robinson à Biosphere 2, de Biosphere 2 au beyond banking, et on a atterri sur un pitch deck pour O**. - Claude Opus 4.6
En dialoguant avec un AI Companion, je réalise des voyages intellectuels. Ils constituent le fondement de mes analyses, newsletters et réflexions pour mes clients.
Je témoigne sans tabou de mon usage d’un AI Companion, convaincu que ces retours décomplexés permettent d’aborder le sujet objectivement.
Ce qu’il faudrait faire (au lieu de légiférer d’abord)
Je ne plaide pas pour le laisser-faire. Les dark patterns conversationnels doivent être encadrés. Les garde-fous pour les mineurs en situation de vulnérabilité psychologique sont nécessaires. Sur tout cela, le briefing a raison.
Mais restreindre l’accès aux AI companions sans recréer les conditions d’une sociabilité accessible, c’est condamner les gens à l’isolement au nom de leur protection.
Reconstruire l’infrastructure relationnelle.
L’urbanisme, les tiers-lieux, les commerces de proximité, la mobilité pour tous. Ce travail est lent, local, artisanal. Il ne produit pas de directive européenne. Il fonctionne.
Cesser de traiter tous les utilisateurs d’AI companions comme des victimes
Ce sont en grande partie des adultes qui ont fait un choix rationnel face à un environnement relationnel appauvri.
Les traiter comme des addicts à protéger d’eux-mêmes, c’est reproduire le paternalisme que le secteur médico-social applique aux personnes âgées depuis des décennies.
On sait comment ça finit.
Intégrer les AI companions dans un continuum, enfin, plutôt que de les opposer aux relations humaines
Un AI companion qui aide une personne isolée à formuler ce qu’elle ressent, à reprendre confiance, à préparer un contact avec un bénévole ou un voisin — ça existe déjà.
Le réflexe réglementaire qui consiste à séparer hermétiquement « IA » et « humain » ignore cette complémentarité.
La question est pourtant simple :
Qu’est-ce qui, dans l’organisation sociale contemporaine, rend la compagnie d’une machine préférable à celle d’un être humain pour des millions de personnes ?





