En l’espace d’une semaine, la France va tenir non pas un, mais deux rendez-vous nationaux dédiés au bien vieillir : le Silver Eco Festival à Cannes, puis les Assises Nationales du Bien Vieillir, cette année à Arras. Il y a dix ans, un seul de ces deux événements aurait suffi à faire événement.
Pas besoin d’y être pour savoir qui vous y attend. Les deux organisateurs publient leurs listes d’exposants et de partenaires avant l’ouverture des portes, ce qui permet de photographier l’offre du secteur avant que la demande ne s’y presse. Et sur ces listes, l’absence d’acteurs pourtant centraux, le logement senior et le médico-social. Ni l’EHPAD, ni les services à la personne, ni les RSS n’exposent.
Vous allez me dire que les Assises des Ehpad se déroulent en même temps, que le salon des services à la personne est en décembre ou que chaque fédération organise désormais son propre événement (celui de la Fedesap se déroule d’ailleurs le 16 septembre, à Paris).
Mais leur absence interroge.
Pourquoi AUCUN exposant ? Peut-être qu’ils ne voient pas l’intérêt de prendre un stand dans un salon généraliste de la silver économie ? Surtout quand il est parfois compliqué d’y savoir qui sont les visiteurs, et pourquoi ils viennent. Qui pourrait leur donner tort ?
2013 : la double tutelle Delaunay-Montebourg
La silver économie n’est pas née d’un mouvement spontané du marché. Elle est née d’une décision politique, en 2013, portée conjointement par Michèle Delaunay, ministre déléguée aux Personnes âgées et à l’Autonomie, et Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif.
Cette double tutelle résume à elle seule le projet : articuler politique de l’autonomie et politique industrielle. L’ASIPAG, association professionnelle créée en 2010 et devenue depuis le syndicat SYNAPSE, avait contribué à porter ces enjeux dans les premiers travaux interministériels, aux côtés d’autres acteurs de la future filière, dont Soliage, qui deviendra Silver Valley.
La filière Silver économie, lancée en 2013 par Segur et Bercy, s’est construite autour d’un comité réunissant de grands groupes — dont Orange, Legrand et La Poste — ainsi que des institutions telles que la Caisse des Dépôts, aux côtés de fédérations, collectivités et acteurs médico-sociaux. Le projet visait un double objectif, améliorer la prévention et l’autonomie des personnes âgées, et transformer ce vieillissement démographique en levier de croissance, d’innovation et d’export pour l’industrie française.
À l’époque, le sujet qui justifiait tout cet attelage n’était pas le bien vieillir au sens large. C’était la prise en charge des personnes fragiles. Deux secteurs médico-sociaux en étaient les prescripteurs déterminants, parce qu’ils étaient soit les clients, soit les portes d’entrée du marché naissant : le domicile, via les services à la personne, et l’établissement, via l’EHPAD. Un troisième s’y est ajouté progressivement, l’habitat alternatif — résidences services, résidences autonomie, et plus récemment habitat partagé et intergénérationnel.
Treize ans plus tard, ce sont ces trois mondes qui structurent le moins les deux grands rendez-vous du secteur en cette rentrée 2026. Ce sont pourtant eux qui ont ouvert la voie.
Zéro wellness, cinq recoupements sur 176 entités
62 % d’entreprises à Cannes, un tiers à Arras
Silvereco.org et assises-bien-vieillir.fr publient chacun la liste de leurs exposants et partenaires plusieurs semaines avant l’ouverture. Les Assises, organisées par IdealCo, tournent chaque année d’une région à l’autre : Paris en 2024, Strasbourg en 2025, Arras cette année. Le festival cannois, de son côté, ne s’est installé sur la Côte d’Azur que depuis cinq ans, après des années sous forme de soirée parisienne — il y a depuis fidélisé son public, malgré un accès moins immédiat que d’autres villes françaises. Cent trois entités pour Cannes, soixante-dix-huit pour Arras. De quoi dresser, avant même que les stands soient montés, une cartographie fiable de qui vient chercher qui.
Premier enseignement : les deux salons ne recrutent pas dans le même vivier. À Cannes, 62 % des exposants sont des entreprises venues avec un produit, un service ou une solution à vendre. À Arras, elles ne représentent plus qu’un tiers de la liste. La majorité restante se répartit entre fédérations et réseaux professionnels, associations de solidarité, et institutions publiques ou parapubliques — des acteurs qui n’ont, en théorie, rien à vendre sur un stand.
Zéro wellness : le cercle vicieux du salon généraliste
Deuxième enseignement, qui tient en une observation simple : aucune des 181 entités recensées sur les deux listes ne se positionne explicitement sur le wellness, la longévité ou la géroscience.
Zéro sur 103 à Cannes, zéro sur 78 à Arras.
En revanche, Arras n’exclut pas totalement le médico-social classique — Alliance EHPAD, Fédésap, ADMR62 et le Conseil national professionnel des aides-soignants y tiennent un stand — quand Cannes, lui, n’en compte aucun.
L’explication tient en un mécanisme plus simple qu’un oubli, et surtout plus vicieux : un salon généraliste attire difficilement des exposants assez spécifiques pour donner à un public ciblé une raison claire de s’y déplacer. Pour remplir les stands, l’organisateur recrute large. Ce recrutement large renforce le caractère généraliste du salon. Et ce caractère généraliste, à son tour, décourage les acteurs les plus exigeants sur leur retour sur investissement de continuer à y investir un stand plutôt qu’un autre canal.
Cinq entités sur 176, pas plus
Troisième enseignement, et pas le moindre : ces deux mondes ne se recoupent presque pas, y compris du côté des entreprises. Sur les 176 entités distinctes que comptent les deux salons une fois les doublons retirés, cinq seulement figurent aux deux adresses : Payelo, Legrand Care, Prévent’Eure, Résanté-Vous et la Filière Silver Économie. Même les entreprises qui vendent la même chose ne jugent pas utile de se montrer aux deux.
La prévention, version terrain
Ce qui occupe la place plutôt que l’EHPAD, c’est la prévention. Mais une prévention entendue au sens fonctionnel : activité physique adaptée, téléassistance, lien social, lutte contre l’isolement. À Arras, c’est la thématique la plus représentée sur les 78 fiches, devant la structuration de l’écosystème lui-même. Une prévention de terrain, utile, mais qui ne parle pas encore le langage de la recherche en santé sur la fragilité ou le vieillissement biologique.
Cette prévention de terrain ne demande qu’à devenir autre chose.
Fédérations ou outsiders : qui construira la passerelle wellness ?
Pas aux entreprises de porter ce discours
Les entreprises présentes n’ont rien à se reprocher. Elles paient un stand pour vendre, rencontrer des prescripteurs, signer des partenariats. Pas pour porter un autre discours. C’est leur fonction sur ces deux salons, et il serait naïf d’attendre d’un stand de téléassistance qu’il porte, en trois jours, la bascule vers la science du vieillissement. Une entreprise qui a investi dans un emplacement à Cannes ou à Arras est venue chercher un retour sur investissement commercial, pas ouvrir un débat de filière.
La passerelle wellness, entre fédérations et outsiders
La marge de manœuvre se trouve ailleurs. Précisément là où les chiffres du bloc précédent la situent. À Arras, la majorité des présents ne sont pas des entreprises : ce sont des fédérations, des têtes de réseau, des institutions et des organismes de protection sociale. Leur mission n’est pas de vendre un produit sur trois jours, mais de représenter, structurer, orienter un secteur sur le long terme. Or ce sont précisément ces acteurs-là qui affichent déjà la prévention comme thématique dominante, sans jamais aller au bout de ce qu’elle pourrait recouvrir.
C’est ici que je place un pronostic, pas un constat : la prévention fonctionnelle que ces salons mettent déjà en avant — activité physique, lien social, téléassistance — est une porte d’entrée vers le wellness.
Et le wellness, à son tour, est la passerelle la plus crédible entre le monde du care, qui a fondé la silver économie en 2013, et celui de la longevity, qui n’y a jamais eu sa place.
Les fédérations et têtes de réseau qui dominent la liste d’Arras ont la légitimité et le temps long pour construire cette passerelle. Rien, dans leur histoire récente, ne dit qu’elles s’en chargeront. Un secteur habitué aux financements publics contraints et à une logique de prix bas et d’action sociale prend rarement les devants sur un marché consumer qu’il ne maîtrise pas.
Le risque, sinon, c’est que d’autres la construisent à sa place. Des acteurs du wellness sans l’histoire ni les contraintes du médico-social, qui contourneraient le secteur plutôt que de composer avec lui.
Concrètement, cela ne suppose pas de réinventer un salon.
Une fédération pourrait consacrer une conférence entière à la recherche en géroscience plutôt qu’à la seule activité physique adaptée.
Un cluster pourrait inviter un laboratoire de recherche sur le vieillissement biologique, au même titre qu’un partenaire industriel.
Une caisse de retraite complémentaire pourrait financer une étude sur le lien entre wellness et retard de la dépendance, plutôt que de se limiter à des ateliers de prévention grand public.
Rien de tout cela n’exige un big-bang budgétaire. Cela suppose seulement de décider que le sujet mérite une place, et pas une ligne dans un programme.
Cette bascule ne viendra pas des stands. Elle viendra soit des fédérations elles-mêmes, si elles se décident à temps, soit d’acteurs venus du wellness, qui n’attendront pas leur feu vert. Reste une question que Cannes illustre particulièrement bien : quelle bascule, au juste ?
Ouvrir ou se spécialiser : la vraie question pour Cannes
26,6 % de téléassistance, la plus grosse famille du salon
Un chiffre mérite d’être isolé plutôt que noyé dans la moyenne : parmi les entreprises exposantes à Cannes, 26,6 % relèvent de la téléassistance, de la sécurité et de la surveillance à distance. La plus grosse famille du salon, devant la santé et la prévention. Cannes ne serait donc pas seulement un salon généraliste du bien vieillir doté d’un fort contingent d’entreprises. Il pourrait déjà se lire, à travers cette composition, comme un salon à dominante technologique et matérielle.
Le problème de fond n’est peut-être pas de savoir quel nouveau thème ajouter à ces rendez-vous. Ce serait plutôt qu’aucun d’entre eux n’aurait, à ce stade, choisi de se spécialiser clairement. On y retrouverait souvent les mêmes intervenants, les mêmes thématiques, les mêmes injonctions à anticiper, prévenir, accompagner. Pour un décideur public ou un investisseur qui doit arbitrer entre plusieurs rendez-vous du secteur dans la même saison, la promesse resterait floue, et la redondance des messages ne faciliterait pas le choix.
Ouvrir vers la géroscience, ou consolider la silvertech
Deux chemins seraient alors envisageables pour Cannes, et rien n’impose de trancher entre les deux ici. Le premier consisterait à s’ouvrir vers la géroscience et le wellness sous la bannière large du bien vieillir, comme évoqué plus haut. Le second consisterait, à l’inverse, à consolider ce que le salon semble déjà en train de devenir à la lecture de ces chiffres : un rendez-vous du care et de la silvertech la plus technique — montres connectées, télésurveillance, intelligence artificielle, robotique — quitte à laisser de côté les à-côtés plus doux, mise en relation ou coaching sportif adapté, qui pourraient aujourd’hui brouiller son identité.
Cannes aurait une légitimité particulière à emprunter cette seconde voie. SYNAPSE, partenaire historique du festival et héritier direct de l’ASIPAG, l’association qui avait contribué aux premiers travaux ayant mené à la création de la filière en 2013, y apporterait une antériorité qu’aucun autre salon du secteur ne pourrait revendiquer de la même manière. Le terreau semblerait déjà présent dans la composition même de la liste d’exposants. Et à ma connaissance, aucun autre rendez-vous silver en France n’a, pour l’instant, choisi d’occuper frontalement ce positionnement.
Cannes y gagnerait ce qui manque aujourd’hui aux deux salons : devenir la Mecque du hardware silver, un rendez-vous qu’on choisit pour ce qu’il est, pas simplement parce qu’on n’est pas allé ailleurs.
Ouvrir ou spécialiser : les deux réponses seraient défendables. La seule option qui ne le serait plus, ce serait de continuer à ressembler à tout le monde.
Pourquoi y aller, pas les bouder
Un secteur qui a enfin son calendrier
On ne peut pas critiquer l’existant en espérant qu’il évolue, et le bouder dans le même geste. C’est dans ces événements que se font les rencontres. C’est grâce à eux que se nouent les partenariats, les alliances, les marchés qui comptent. C’est là, plus que dans n’importe quel rapport ou webinaire, que les idées éclosent ou se fortifient.
Il y a dix ou quinze ans, ni Silver Eco Festival, ni les Assises du Bien Vieillir n’existaient à cette échelle. Le secteur se cherchait encore un calendrier, une visibilité, une reconnaissance institutionnelle. Que deux rendez-vous nationaux se tiennent la même quinzaine de septembre, avec des centaines d’exposants et de partenaires, est un signe de maturité. Et une raison d’y aller.
J’y serai aux deux adresses
Cannes, en particulier, offre l’occasion de rencontrer et de dialoguer avec des entrepreneurs et des chercheurs, français et étrangers, qu’on croise rarement ailleurs. La plateforme du festival permet même de programmer des rendez-vous en amont, en speed meeting. Cannes n’est pas la ville la plus centrale de France, mais le rendez-vous y a déjà fidélisé son public en cinq ans. Un signal qui ne trompe pas sur sa valeur perçue. Les Assises du Bien Vieillir, cette année à Arras, demeurent le point de passage pour qui veut rencontrer les interlocuteurs qui financent, régulent et structurent le secteur — où qu’elles se tiennent d’une édition à l’autre.
J’y serai moi-même aux deux adresses.
À Cannes, les 14 et 15 septembre, j’ai déjà programmé plusieurs rendez-vous via la plateforme de speed meeting, mais il me reste des disponibilités. J’y animerai aussi une table ronde organisée par Epoca sur la télésurveillance médicale, aux côtés d’Élise Cabanes, médecin gériatre et présidente d’Epoca, de Romain Jubert, directeur éditorial de Bon & Vieux, et de Sarah Legland, directrice générale du Gérontopôle Centre-Val de Loire.
Puis à Arras, le 24 septembre, où je participerai à une table ronde sur la silver économie dans les Hauts-de-France, avec Eurasenior, France Silver Éco et 3 start-up incubées chez Eurasenior.
Ce n’est qu’en donnant à ces événements — en y participant, en y intervenant, ne serait-ce qu’en les relayant, comme je le fais avec cette newsletter — qu’on peut espérer en retirer quelque chose, et peser sur ce qu’ils deviendront.





