Comment Singapour assume son modèle dual quand la France rejette ses EHPAD ?
Face au même choc démographique, deux stratégies radicalement opposées pour accompagner le vieillissement
Bienvenue sur Longévité, la newsletter qui décrypte la Silver économie. Focus sur l’ASEAN dans un dossier en deux parties.
Analyse comparée des modèles et stratégies à Singapour et chez nous, en France.
Zoom sur le Word Ageing Festival qui se déroule à Singap, en avril prochain + mes idées sur la pertinence d’une stratégie d’expansion asiatique pour vous, les acteurs français.
Avant d’attaquer dans la strat’ mercredi prochain, place à une l’analyse. Une analyse capitale puisque, en 2026, la cité-État devient la première nation ‘super-aged’ d’Asie. Et vous allez voir que l’approche pragmatique de Singap’ questionne le virage domiciliaire français.
En 2026, Singapour franchira un seuil historique en devenant la première nation « super-aged » d’Asie du Sud-Est, avec plus de 21% de sa population âgée de 65 ans et plus. La France, elle, atteindra ce même niveau en 2030. Même défi démographique, mais deux réponses.
Pendant que l’Hexagone amorce un virage domiciliaire radical, traumatisé par la crise des EHPAD, la cité-État assume tranquillement un doublement de ses capacités institutionnelles tout en développant le maintien à domicile.
Cette divergence stratégique révèle deux philosophies d’action publique, deux rapports au marché et, au fond, deux façons de penser la liberté de vieillir.
L’analyse comparée de ces trajectoires éclaire autant les forces que les impasses de chaque modèle.
Deux transitions démographiques, deux rythmes
L’accélération singapourienne
Singapour vit l’une des transitions démographiques les plus brutales de l’histoire moderne. Devenue « aged society » en 2017, elle basculera dans la catégorie « super-aged » neuf ans plus tard seulement.
D’ici 2030, un citoyen sur quatre aura 65 ans ou plus, contre un sur six actuellement. Cette vitesse de transformation, trois fois supérieure à celle observée dans les pays européens ayant pourtant vieilli plus tôt, impose une réactivité exceptionnelle des politiques publiques.
Le bouleversement dynamite les structures familiales. Plus de 88 000 Singapouriens de 60 ans et plus vivent seuls, un chiffre qui a plus que doublé en une décennie. Cette atomisation remet en question le modèle traditionnel asiatique de prise en charge intergénérationnelle et impose une refonte du système de soutien.
La progression française plus graduelle
La France présente une trajectoire différente, caractérisée par une transition plus étalée dans le temps. La part des 60 ans et plus atteindra 31% en 2030. Pour les 65 ans et plus, les projections établissent environ 22% en 2030, avant une stabilisation autour de 21% jusqu’en 2050. La population totale devrait rester stable autour de 69 millions d’habitants.
Le segment des plus de 75 ans, crucial pour les besoins d’accompagnement médico-social, représente aujourd’hui un peu plus de 10% de la population et atteindra 16% en 2050. Cette progression graduelle contraste avec l’accélération singapourienne mais n’en demeure pas moins un défi structurel majeur.
L’enjeu économique commun
Les deux pays reconnaissent la dimension économique du vieillissement, mais l’abordent différemment.
Singapour a transformé son défi démographique en opportunité industrielle : la silver economy locale devrait atteindre 72 milliards de dollars en 2025, positionnant la cité-État comme le territoire ayant le plus grand potentiel de dépenses senior en Asie-Pacifique. Le marché des soins aux personnes âgées pourrait doubler d’ici 2032.
En France, le marché reste plus fragmenté et moins structuré. L’État peine à penser le vieillissement comme un secteur industriel à part entière, oscillant entre logique de protection sociale et timide velléité de développement économique. Cette différence d’approche se retrouve dans les stratégies d’investissement et de partenariat public-privé.
Institutionnel : expansion assumée contre crise existentielle
Singapour double la mise
Singapour a fait le choix stratégique d’une expansion massive de son infrastructure institutionnelle. Les nursing homes vont doubler leur capacité en une décennie, passant de 16 000 lits en 2020 à plus de 31 000 lits en 2030. Les centres de soins seniors ont connu une croissance similaire, passant d’une centaine de centres en 2022 à plus de 200 aujourd’hui.
Cette stratégie d’expansion ne signifie pas un rejet du maintien à domicile. Le gouvernement singapourien reconnaît que 97% des seniors peuvent vivre de manière indépendante ou avec un soutien communautaire, mais investit dans les deux modalités sans exclusive idéologique. Il n’y a pas de « virage » mais une approche dual track qui assume la nécessité de disposer de capacités institutionnelles suffisantes.
Le secteur privé participe activement à cette expansion. Orange Valley, l’un des principaux opérateurs privés, gère plusieurs établissements totalisant près de 1 000 lits. Le premier projet privé d’assisted living ouvrira en 2026 avec un investissement de 260 millions de dollars singapouriens, ciblant le segment premium de la classe moyenne supérieure.
Le modèle économique repose sur un partage des coûts entre résidents et État. Les subventions publiques peuvent couvrir jusqu’à 75% du coût des soins dans les nursing homes privés participants, rendant l’offre accessible à une large classe moyenne tout en permettant la viabilité économique des opérateurs.
La France face à l’effondrement de son modèle
La situation française contraste violemment. La France dispose d’environ 7 300 EHPAD offrant quelque 610 000 places. Son taux d’institutionnalisation des 85 ans et plus atteint 21%, l’un des plus élevés d’Europe - cinq fois supérieur à celui de l’Allemagne.
Mais ce parc considérable traverse une crise sans précédent. Depuis 2023, les deux tiers des EHPAD sont déficitaires. Pour les EHPAD publics hospitaliers, le taux monte à 84% d’établissements déficitaires, avec un déficit cumulé estimé à 800 millions d’euros.
Cette crise structurelle résulte de multiples facteurs : chute des taux d’occupation post-COVID, contexte inflationniste, pénurie de personnel qualifié et creux de la vague démographique.
Sauf revirement spectaculaire, l’État ne devrait pas donner de nouvelles autorisations de création. Le parc de 2030 / 2040 existe déjà à 90%. Et ce malgré des projections tablant sur un besoin de 100 000 places supplémentaires d’ici 2030 et plus de 300 000 d’ici 2050.
Deux rapports au privé lucratif
La comparaison révèle deux attitudes opposées vis-à-vis du secteur privé. Singapour n’hésite pas à s’appuyer sur des opérateurs privés, encadrés par des standards publics et soutenus par des subventions. Le système crée un marché viable où l’État structure l’offre sans chercher à tout gérer directement.
En France, la méfiance profonde d’une partie de la population, du monde associatif et des chantres du “tout public” envers le privé lucratif dans le secteur médico-social plombe toute réflexion constructive.
Le virage domiciliaire : deux philosophies d’application
France : un changement de cap radical
L’hypothèse d’un virage domiciliaire en France est confortée par des sondages, ressassés ad nauseam selon lesquels plus de 85% des Français désirent vieillir chez eux et rejetant le modèle EHPAD actuel qui ne peut être considéré comme un chez soi.
L’argument économique renforce cette orientation stratégique. Pour les personnes en perte d’autonomie modérée, le coût domicile représente seulement un tiers du coût d’un séjour EHPAD.
Singapour : une préférence sans exclusive
Singapour confirme une orientation vers le maintien à domicile, mais selon des modalités et une philosophie distinctes. Le programme Healthier SG, lancé en 2023 permet aux résidents de 40 ans et plus d’établir une relation à long terme avec un médecin de famille qui élabore un plan de santé personnalisé. Ce programme avait déjà enregistré 700 000 inscrits quelques mois après son lancement et mobilisé plus de 900 cliniques participantes.
Singapour n’opère pas de virage au sens d’un abandon du modèle institutionnel. La cité-État poursuit simultanément une expansion massive de ses nursing homes et développe des solutions domiciliaires.
Cette stratégie dual track assume la nécessité de disposer de capacités institutionnelles suffisantes tout en favorisant le maintien à domicile pour ceux qui peuvent en bénéficier.
L’adaptation du logement : deux niveaux d’ambition
L’approche singapourienne de l’adaptation du logement repose sur le programme EASE (Enhancement for Active Seniors), lancé en 2012 et renforcé en 2023. Ce programme subventionne l’installation de barres d’appui, rampes, traitements antidérapants, entrées de toilettes élargies et sièges de douche pliables.
La particularité du système singapourien réside dans son intégration au sein du Housing & Development Board, l’organisme public qui gère plus de 80% des logements de la cité-État. Le programme EASE s’intègre au Home Improvement Programme destiné aux blocs de plus de 30 ans, créant ainsi une approche systématique plutôt qu’à la demande. Depuis son lancement, plus de 300 000 logements ont bénéficié du programme.
Le niveau de subvention constitue un avantage compétitif majeur : les citoyens singapouriens ne paient que 5% du coût des améliorations, le reste étant pris en charge par l’État. Cette générosité budgétaire reflète à la fois les capacités financières de Singapour et une philosophie d’investissement préventif.
En France, l’adaptation du logement s’appuie sur un patchwork de dispositifs : crédit d’impôt, ANAH, aide des caisses de retraite. Surtout, l’approche reste curative (on adapte quand le besoin se manifeste) plutôt que préventive et systématique comme à Singapour.
L’écosystème économique
Singapour : quand l’État crée le marché
L’approche singapourienne se caractérise par un interventionnisme stratégique qui crée les conditions d’un marché viable. Le programme Age Well SG, doté de 3,5 milliards de dollars singapouriens sur dix ans, ne se contente pas de financer des services : il structure un écosystème complet associant acteurs publics, privés et associatifs.
Le financement s’articule autour de trois axes. L’encouragement au vieillissement actif bénéficie d’une enveloppe additionnelle de 140 millions de dollars pour la période 2025-2027, spécifiquement dédiée à l’expansion et à la modernisation des Active Ageing Centres. Ces 220 centres constituent les nœuds d’un réseau communautaire où chaque centre dessert entre 1 000 et 4 000 seniors.
Le renforcement du soutien aux seniors nécessitant des soins mobilise des investissements massifs dans les infrastructures. L’amélioration de l’environnement physique se traduit par des « silver upgrades » dans les quartiers résidentiels : jardins thérapeutiques, rampes d’accès sans obstacles, équipements sanitaires adaptés, cheminements couverts et arrêts de bus accessibles.
Cette planification intégrée s’appuie sur une approche territorialisée. Queenstown, première ville-satellite développée dans les années 1950, a été désignée en 2021 comme premier Health District pilote. Avec plus de 20% de résidents âgés de 65 ans et plus, Queenstown préfigure ce que seront la plupart des quartiers singapouriens en 2030.
Les partenariats public-privé décomplexés
Singapour a construit un écosystème où le secteur privé joue un rôle structurant, encadré mais non entravé par la puissance publique. Le Centre for Innovation in Healthcare, établi par l’Agence pour les Sciences, la Technologie et la Recherche, illustre cette approche. Ce centre collabore avec des startups, des entreprises établies et des institutions académiques pour développer et commercialiser des technologies de santé innovantes.
L’université nationale de Singapour a lancé en 2023 le Centre for Healthy Longevity, doté de 70 millions de dollars singapouriens sur cinq ans. Cette structure intègre recherche fondamentale, essais cliniques et développement de solutions dans une logique de continuum innovation-marché.
Le fonds souverain Temasek joue également un rôle clé en investissant dans des entreprises de l’économie de la longévité, créant un effet de signal pour les investisseurs privés. Cette implication d’un acteur public dans le capital-risque serait impensable en France, où les frontières entre sphères publique et privée restent plus étanches.
France : des investissements publics dispersés
L’approche française contraste par sa fragmentation. Les investissements publics existent, mais restent dispersés entre multiples guichets et niveaux de collectivités. L’État, les Départements, les Régions, les caisses de retraite interviennent selon des logiques propres, sans pilotage national cohérent.
Je vous épargne l’énumération, vous la connaissez par cœur et si non je vous renvoie à mes différents essais sur le budget CNSA, les SPDA, les stratégies publiques, etc.
La silver economy comme stratégie industrielle
Singapour pense explicitement le vieillissement comme un secteur industriel d’avenir. L’Economic Development Board promeut activement la cité-État comme hub régional de la silver economy, attirant entreprises pharmaceutiques, biotechs et startups de la healthtech.
En France, les entrepreneurs de la silver économie se heurtent à la surréglementation que j’analysais dans mon article sur le rapport Draghi. L’environnement réglementaire français, conçu pour protéger, finit par étouffer l’innovation en imposant des barrières à l’entrée que seuls les acteurs historiques peuvent franchir.
L’absence d’investisseur institutionnel dédié
La France ne dispose pas d’équivalent à Temasek pour structurer les investissements dans la silver économie.
La Caisse des Dépôts intervient ponctuellement, mais sans mandat clair de développement d’un secteur industriel du vieillissement.
Les fonds de pension, qui pourraient avoir un intérêt naturel à investir dans ce secteur, restent marginaux dans le système français de retraite par répartition.
Cette absence d’investisseur institutionnel dédié prive l’écosystème français d’un catalyseur essentiel. Les entrepreneurs doivent naviguer dans un paysage fragmenté, cherchant des financements auprès d’investisseurs généralistes peu familiers des spécificités du secteur médico-social.
Les angles morts respectifs
Singapour : la dépendance aux travailleurs étrangers
Le modèle singapourien repose massivement sur les Foreign Domestic Workers, qui représentent 70% du personnel de soins de longue durée. Ces travailleurs domestiques étrangers, principalement originaires des Philippines, d’Indonésie et du Myanmar, jouent un rôle d’aidants de facto dans de nombreux foyers.
Cette dépendance soulève plusieurs problèmes. La qualité et la formation demeurent variables, avec des risques d’exploitation et de maltraitance documentés. Le turnover élevé compromet la continuité des soins. Et surtout, ce modèle n’est exportable dans aucun pays occidental, où les standards de protection sociale et les contraintes migratoires rendent impossible une telle configuration.
Le gouvernement singapourien tente d’améliorer la situation en renforçant les formations obligatoires et en créant des parcours de qualification. Mais fondamentalement, le système reste structurellement dépendant d’une main-d’œuvre étrangère précaire.
Singapour : le coût prohibitif de l’innovation privée
Le premier projet d’assisted living privé illustre un autre angle mort du modèle singapourien. Avec un investissement de 260 millions de dollars singapouriens, ce projet ne vise que le segment premium de la classe moyenne supérieure. Les coûts élevés du foncier et de la construction à Singapour rendent difficile la viabilité économique de projets abordables sans soutien public substantiel.
Cette situation crée une fracture : d’un côté, un secteur public/subventionné accessible mais parfois perçu comme basique ; de l’autre, une offre privée premium hors de portée de la majorité. La classe moyenne intermédiaire se retrouve coincée entre ces deux extrêmes.
France : la crise des vocations sans solution systémique
La France fait face à une crise des vocations dans le secteur médico-social qui menace la viabilité de l’ensemble du système. Les métiers du soin et de l’accompagnement peinent à attirer et retenir les professionnels qualifiés. Les salaires restent faibles, les conditions de travail difficiles, la reconnaissance sociale insuffisante.
Les solutions proposées restent à la marge : revalorisations salariales ponctuelles, campagnes de communication, formations accélérées. Aucune ne s’attaque aux causes structurelles : un modèle économique du soin qui repose sur la compression des coûts de main-d’œuvre et un système de tarification qui ne valorise pas la qualité.
Singapour, avec ses Foreign Domestic Workers, a trouvé une solution pragmatique mais non éthique et non exportable. La France cherche encore la sienne.
France : le piège de l’assistanat
L’approche française du financement de la dépendance s’enferme dans une logique d’assistanat. Face à chaque besoin, la réponse consiste à créer une nouvelle aide publique plutôt qu’à mobiliser les ressources propres des seniors.
Cette logique contraste avec l’approche singapourienne de responsabilité individuelle. Le système CPF (Central Provident Fund) oblige chaque résident à épargner tout au long de sa vie active pour financer ses besoins futurs, incluant santé et dépendance. Le CareShield Life, assurance dépendance obligatoire, complète ce dispositif.
Ce que la France peut (et ne peut pas) apprendre de Singapour
Transférable : l’anticipation plutôt que la réaction
La première leçon singapourienne tient à l’anticipation. Le Ministerial Committee on Ageing a été créé dès 2007, vingt ans avant le basculement « super-aged ». L’Action Plan for Successful Ageing de 2015 a structuré une vision d’ensemble avant que la crise ne frappe.
La France, elle, réagit plus qu’elle n’anticipe. Les politiques du vieillissement se construisent en réponse à des crises (Orpéa, covid, canicule 2003) plutôt qu’en prévision de transformations prévisibles. Cette différence de temporalité explique en partie le sentiment de subir plutôt que de maîtriser.
L’investissement massif dans la prévention est aussi transférable. Healthier SG, avec 700 000 inscrits et 900 cliniques, prouve l’efficacité d’une médecine préventive à grande échelle. La France possède les infrastructures médicales requises mais peine à passer d’une logique curative à une approche préventive systématique.
Transférable : assumer un modèle dual
La leçon la plus édifiante tient peut-être au courage d’assumer un modèle dual. Singapour investit simultanément dans l’institutionnel et le domiciliaire sans considérer que l’un exclut l’autre. Cette approche pragmatique reconnaît que différents profils de dépendance appellent différentes réponses.
La France s’enferme dans un rejet émotionnel de l’EHPAD qui compromet la construction d’alternatives viables. Rejeter l’institutionnel sans disposer des moyens massifs nécessaires au maintien à domicile de tous crée un vide dangereux. Les deux tiers d’EHPAD déficitaires témoignent de l’impasse d’un système ni assumé ni remplacé.
Non-transférable : le modèle FDW
Le recours aux Foreign Domestic Workers (70% du personnel de soins) n’est pas transférable en France. Les standards sociaux européens, contraintes migratoires et principes éthiques rendent cette configuration impossible.
Cette spécificité singapourienne montre les limites d’importation de modèles. Ce qui fonctionne dans une cité-État autoritaire de 6 millions d’habitants ne peut être transposé dans une démocratie européenne de 67 millions.
Non-transférable : la capacité d’investissement public
Les 3,5 milliards de dollars singapouriens sur dix ans pour Age Well SG, les 95% de subvention pour l’adaptation des logements et les investissements massifs dans les nursing homes reposent sur des capacités budgétaires absentes en France.
Avec une dette à 110% du PIB et des déficits structurels, l’Hexagone ne peut égaler l’investissement singapourien.
La prise de décision autoritaire est un autre élément non-transférable. Singapour déploie en quelques années des programmes qui nécessiteraient une décennie en France entre concertations, débats parlementaires et contentieux administratifs.
Non-transférable mais inspirant : l’État créateur de marché
Le modèle singapourien de partenariat public-privé, où l’État structure activement un marché viable pour les opérateurs privés, offre des pistes de réflexion pour la France.
Sans pouvoir reproduire l’interventionnisme singapourien, l’Hexagone pourrait s’inspirer de cette logique de création de conditions favorables à l’innovation.
L’implication de Temasek dans le capital-risque de la silver economy n’est pas directement transposable, mais elle questionne le rôle que pourraient jouer des acteurs comme la Caisse des Dépôts ou Bpifrance dans la structuration d’un écosystème français.
La question centrale : peut-on innover en démocratie ?
Au fond, la comparaison France-Singapour pose une question politique fondamentale : peut-on innover dans un cadre démocratique européen avec la même efficacité qu’un régime autoritaire ?
Le modèle singapourien repose sur une capacité de décision verticale, une faible contestation sociale et une acceptation culturelle de l’autorité publique.
La France dispose d’atouts que Singapour n’a pas : une société civile dynamique, une tradition d’innovation sociale, un tissu associatif dense. Mais ces forces se heurtent à un cadre réglementaire qui, comme le notait le rapport Draghi, fossilise les positions dominantes et décourage l’innovation.
Conclusion : pragmatisme et valeurs
Singapour représente un laboratoire du vieillissement accéléré où anticipation et pragmatisme dominent l’idéologie. Sa stratégie dual track, combinant institutionnel et domiciliaire, s’oppose au virage français qui pourrait créer davantage de problèmes.
Le risque français est clair : rejeter l’institutionnel sans alternative viable. Les EHPAD déficitaires aux deux tiers révèlent un système mourant, sans garantie que le modèle domiciliaire répondra aux besoins futurs. L’écart entre discours politique et réalité s’élargit dangereusement.
Le modèle singapourien n’est ni idéal ni transposable entièrement. Sa dépendance aux travailleurs étrangers, l’innovation privée coûteuse et l’autoritarisme décisionnel contredisent les valeurs européennes. L’enjeu n’est pas de copier Singapour mais de s’en inspirer pour une alternative.
Cette troisième voie devrait allier pragmatisme singapourien (modèle dual, prévention massive, marché viable) et valeurs européennes (démocratie, protection sociale, éthique). Un défi plus complexe que simplement renverser la trajectoire des EHPAD.
L’urgence est réelle. D’ici 2030, France et Singapour compteront plus d’un senior sur quatre. Nos décisions actuelles détermineront si cette génération vieillira librement ou subira des solutions improvisées.
Singapour a anticipé il y a vingt ans. La France peut-elle combler son retard?




