Le 14 octobre, à Besançon, un robot est monté sur scène. Pas de bras, pas de jambes. Une tête ronde, un écran en guise de visage, des roues. Rodolphe Hasselvander, qui l’a conçu, a pris soin de le préciser à la salle : Buddy n’est pas là pour prendre le pouvoir.
La veille, le site Bloomberg publiait une longue enquête sur la course mondiale aux robots humanoïdes. Son verdict tient en un organe : la main. Celle qui saisit une vis, un câble, une tasse. Celle qui échoue encore dès qu’on sort de la démonstration. Celle que la Chine domine.
Deux robots, deux promesses. L’un a des mains et inquiète. L’autre n’en a pas et rassure.
Entre les deux, une peur qui se trompe de cible. On redoute l’humanoïde qui viendrait remplacer l’aide à domicile. Il a été conçu pour combler le manque d’ouvriers dans les usines chinoises. Et sa main n’est pas prête.
La course se joue à la main
L’enquête l’écrit sans détour : la main robotique est devenue le point d’étranglement de la course aux humanoïdes, et les fournisseurs chinois la tiennent. En tête, LinkerBot, start-up pékinoise qui fournit l’essentiel des mains « de pointe » déployées dans le monde.
Les volumes confirment l’avance chinoise. Selon IDC, les fabricants chinois ont fourni 95 % des quelque 25 000 humanoïdes livrés dans le monde au premier semestre 2026. Et Pékin les destine d’abord à l’usine, comme le rappelle le MERICS : une réponse à une main-d’œuvre qui se réduit.
Retenez ceci : le vieillissement fabrique bien l’humanoïde. Celui des ouvriers chinois. Pas celui de vos parents.
La bataille du corps robotique, je l’ai déjà écrit, est perdue pour l’Europe.
La peur se trompe de machine
À Besançon, en ouverture de la matinée, Terminator a été cité. Un peu plus tard, quelqu’un a évoqué HAL, l’ordinateur de 2001, l’Odyssée de l’espace, en rappelant que chaque génération a son robot. Rien de surprenant. Dans toutes les salles où je parle de robots, quelqu’un convoque Skynet, Kubrick ou Asimov.
En 2019, j’écrivais déjà que notre image du robot est distillée par la fiction, bien plus que par l’expérience. La plupart d’entre nous ont rencontré leur premier robot dans un roman ou au cinéma, pas dans leur salon. Le mot lui-même vient du théâtre : en 1920, Karel Čapek imagine des ouvriers artificiels, fabriqués en série pour travailler à bas coût, qui finissent par se retourner contre les hommes.
Sept ans plus tard, l’image n’a pas bougé. La peur dominante tient en une scène : un humanoïde franchit le seuil du domicile et remplace l’aide à domicile, puis l’aidant, puis le lien humain.
Cette scène repose sur une supposition fausse. L’essentiel des humanoïdes n’a pas été conçu pour le salon. Il vise l’usine. Son usage majoritaire reste la démonstration. Celui qui entre dans le salon, comme U1 d’UBTech, vend une présence. Il ne fait ni le ménage ni la cuisine. Et une main qui rate une vis ne fera ni une toilette ni un transfert du lit au fauteuil, quoi qu’en promettent les majordomes annoncés.
L’ironie, c’est que le robot chinois ressemble davantage à celui de Čapek qu’à Terminator. Un ouvrier de substitution, pour des usines qui manquent de bras.
On a peur d’un robot qui n’existe pas encore. Pendant ce temps, celui qui existe déjà a roulé jusqu’à la scène.
À Besançon, le robot n’avait pas de bras
Buddy, conçu par Blue Frog Robotics, n’a ni bras ni jambes. Sur scène, Rodolphe Hasselvander l’a présenté pour ce qu’il fait : créer un lien émotionnel, réagir aux caresses, rassurer les aidants, permettre à une personne âgée d’envoyer des photos à ses proches sans se battre avec un smartphone.
Sans bras, par choix ou par coût ?
Ce choix de forme est présenté comme délibéré. « Le design de Buddy est volontairement non humanoïde : il n’a ni bras ni jambes », expliquait Hasselvander au JDN en avril. Et plus loin : « Nous ne voulions pas donner l’impression que le robot pouvait remplacer l’humain. »
L’argument se discute. L’effet existe, je l’ai écrit à propos d’ElliQ et de Paro. Kompaï roulait sans bras avant Buddy. Cutii, arrivé après, a disparu sans avoir trouvé son modèle économique. Pepper en avait, mais il a fallu les moyens de SoftBank pour les lui donner. L’humanoïde n’est devenu accessible qu’avec des années de R&D chez Boston Dynamics et les milliards investis en Chine. Un bras coûte cher à concevoir, à fiabiliser, à réparer. Le tronc sur roulettes a sans doute d’abord été une contrainte de coût, avant de devenir un argument.
Hasselvander l’assume d’ailleurs : « Les humanoïdes font partie de la feuille de route. » Un « grand frère » de Buddy est prévu à moyen terme, utile pour la manutention en établissement.
La contrainte a pourtant un mérite. La forme annonce une fonction. Une bouche fait attendre la parole, une main fait attendre la dextérité. Des chercheurs lillois l’ont observé : l’apparence d’un robot suscite des attentes qu’il doit ensuite tenir. Un humanoïde dont la main échoue sur une tasse déçoit. Un robot sans main ne promet que ce qu’il sait faire.
Aucune page pour les familles
Le marché n’est pas mûr, c’est entendu. Les robots de compagnie français se vendent pourtant presque tous au même client : l’établissement, la collectivité, l’institution. Rarement à celui qui vivra avec le robot.
Ce choix pose un problème. Un Français qui cherche aujourd’hui un robot de compagnie pour un parent ne trouve aucune offre grand public sur le continent. L’Asie, elle, communique de façon offensive : UBTech revendique 13 361 précommandes en un mois pour U1, son humanoïde de compagnie. Même ElliQ, surtout acheté par des collectivités américaines, affiche une page de vente en ligne avec ses prix. Le jour où les familles chercheront, elles trouveront d’abord une offre venue d’ailleurs.
Et une famille qui voudrait s’équiper aurait un calcul à faire. Que reçoit-elle en échange de quelques milliers d’euros et d’un abonnement ? Pour ElliQ, la réponse s’affiche sur le site : des conversations, des rappels, un lien avec les proches, une application pour l’aidant. Pour les robots français, elle reste à établir, faute de retours de clients particuliers.
Deux marchés, une frontière
La main trace donc une frontière.
D’un côté, l’assistance physique : l’humanoïde à mains, l’usine d’abord, le domicile un jour.
De l’autre, la présence et la relation : le robot sans bras, en établissement aujourd’hui, au domicile peut-être demain.
Sauf que le robot sans bras a déjà un concurrent dans le salon. Il s’appelle smartphone, enceinte connectée, montre. Ils parlent, rappellent un rendez-vous, envoient des photos, détectent une chute. Sans roues ni bouille ronde.
Le prix rend la question concrète. ElliQ se loue : 249 dollars de frais d’entrée, puis 39 à 59 dollars par mois. Le choix est commercial. Les constructeurs automobiles misent sur la location avec option d’achat, les opérateurs financent le smartphone dans le forfait. Le coût s’étale dans le temps, et l’acheteur s’engage dans un contrat d’usage. Le robot vendu à l’unité demande, lui, plusieurs milliers d’euros d’entrée.
Dans les deux cas, le niveau de technologie ne se justifie que par un service que le téléphone ne rend pas. La question vaut pour tout robot de compagnie.
Le danger est double. Demain, l’humanoïde à mains pourra absorber la fonction relationnelle : il parlera aussi bien que Buddy, avec les mêmes modèles de langage. Aujourd’hui, le risque est plus prosaïque. Devenir une application de smartphone montée sur roues.
La montre connectée a connu ce dilemme. Elle n’a décollé qu’avec une killer app, la santé, et chez les seniors, elle a raté la vente directe avant de trouver son salut dans les logements collectifs. Le robot suit la même trajectoire. Soit il trouve un usage que le téléphone ne sait pas rendre, et quelqu’un pour le financer. Soit il reste une niche de passionnés.
À Besançon, l’ARS a proposé une grille simple pour juger un robot : utile, acceptable, intégrable dans les pratiques réelles, soutenable. Le robot sans bras se présente comme acceptable. Il lui reste à le démontrer, puis à prouver le reste.
La fiction nous a appris à craindre le robot qui nous ressemble. Le marché fait d’abord entrer celui qui ne nous ressemble pas, en établissement. Reste à savoir ce qu’il fera mieux qu’un téléphone, avant que la main n’arrive.

