Le secteur a tort de bouder Maisons France Autonomie
La profession crie à l'écran de fumée. Pendant ce temps, un cadre politique inédit se met en place. Vous avez quatre mois pour vous en saisir.
L’annonce a deux semaines et le verdict du secteur est tombé : écran de fumée. Synerpa, AD-PA, SFGG : la condamnation est unanime. Le gouvernement transforme les EHPAD en “Maisons France Autonomie” d’ici 2027, et tout le monde répond la même chose.
On ne demandait pas un changement de nom. On demandait des moyens.
Je vais vous proposer le contraire.
La critique est juste, factuellement et politiquement. Mais à force de la répéter, vous laissez filer ce qui se joue vraiment dans cette annonce. Et la carte que vous avez à jouer entre maintenant et septembre.
Pour le voir, il faut un détour par l’histoire des politiques publiques françaises. La meilleure boussole que je connaisse vient de l’historien Christophe Capuano. Dans un essai court et tranchant, Le maintien à domicile, histoire de 1800 à 2015, il défend une thèse qui tient en une phrase : depuis trois siècles, la prise en charge des vieux et des invalides n’a jamais été un enjeu sanitaire en France. Elle a toujours été un centre de coût. Une fois cette grille posée, l’annonce de Galliard-Minier change de sens.
Trois siècles de centre de coût
J’aimerais remonter quelques siècles avant le livre de Capuano, car la genèse du système, c’est Louis XIV.
Le Roi Soleil crée les hospices pour une raison qui n’a rien à voir avec le soin : financer ses guerres.
La logique est simple. Pour payer l’impôt, il faut travailler. Pour travailler, il ne faut pas avoir un proche à charge. L’institution décharge les familles d’un poids économique improductif. Au passage, elle décharge l’État de la responsabilité d’avoir à les soigner — la médicalisation des hospices reste nulle pendant deux siècles.
Trois cents ans plus tard, la mécanique n’a pas bougé d’un cran.
Quand l’institution finit par coûter trop cher à l’État, les pouvoirs publics restreignent les ouvertures plutôt qu’ils n’augmentent les budgets. Quand l’hôpital sature, ils utilisent l’EHPAD comme voie de garage. Et quand un scandale prend de l’ampleur — la canicule de 2003, Les Fossoyeurs en 2022 — on commande un rapport, on annonce une grande loi, on chiffre les mesures, on découvre que c’est trop cher, on enterre le rapport et on sort une réformette.
C’est exactement ce qui s’est passé avec la “Loi Grand Age” promise par Macron en 2018. Rapport Libault en 2019. Chiffrage : 9 milliards d’euros par an. Tiroir. Réformette de 2024 qui n’a fait honte à personne parce que personne n’en attendait plus rien.
Capuano résume tout cela en une phrase qui devrait être affichée dans chaque fédération professionnelle du grand âge :
“Les logiques économiques et financières ont toujours prévalu sur les logiques sanitaires, les droits humains et les réformes.”
Tirez-en la conclusion. Vous n’aurez pas de Loi Grand Age. Vous n’aurez pas le financement structurel que les fédérations réclament en boucle depuis sept ans. Ni avec ce gouvernement, ni avec le suivant. Le sujet n’a aucune chance de gagner, dans l’arbitrage budgétaire, contre la dette publique, le pouvoir d’achat ou la transition écologique. C’est une constante historique de trois cents ans. Aucune campagne de plaidoyer ne va la faire bouger.
L’objection Borloo
Vous allez me citer Borloo. C’est l’objection classique. En 2005, un ministre visionnaire fait passer son plan de cohésion sociale, libéralise le secteur des services à la personne, crée le CESU et la défiscalisation à 50% qui changent la donne pour le domicile. C’est vrai. C’est documenté. C’est même la principale exception à la règle de Capuano sur les vingt dernières années.
Mais comptez les Borloo dans la liste des ministres qui se sont succédé sur le grand âge depuis vingt ans. Bachelot, Touraine, Buzyn, Véran, Bourguignon, Combe, Bergé, Vautrin, Christophe, Galliard-Minier.
Combien de visionnaires ?
Combien ont essayé de déplier un projet structurant ?
Le score est vite fait.
Miser votre énergie sur l’arrivée providentielle d’un nouveau Borloo, c’est la même posture que ceux qui regrettent De Gaulle chaque fois qu’un dossier coince. C’est noble, c’est tenace, c’est sans retour. La politique du grand âge se fait avec les ministres qui sont là. Vous n’avez pas le luxe d’attendre les autres.
Ce que Clariane et Emeis ont compris
Et pourtant, le secteur réclame en chœur ce que Capuano vous dit que vous n’aurez pas. “Des actes.” “Des financements.” “Des effectifs.” La pétition des fédérations boucle son propre piège. Elle exige une chose dont l’impossibilité est documentée depuis trois siècles, et elle traite tout ce qui n’est pas cette chose comme un écran de fumée. C’est confortable. C’est aussi stérile.
Pendant que la profession écrit la même tribune indignée à chaque annonce, deux acteurs en première ligne ont fait exactement ce que le gouvernement vient d’annoncer pour le parc public et associatif.
Korian est devenu Clariane en juin 2023. Orpea est devenu Emeis en mars 2024. Personne n’a accusé Sophie Boissard ou Laurent Guillot d’écran de fumée. Les deux groupes étaient asphyxiés par un nom devenu toxique. Sortir de ce nom était une condition de survie.
Les chiffres d’Emeis valident la manœuvre. EBITDAR en hausse de 19% en 2025. Taux d’occupation qui remonte de 1,8 point. Marge qui s’approche des 16% au second semestre. Clariane traîne davantage mais le groupe a tenu. Les deux ont accompagné le changement de nom de transformations structurelles concrètes — adoption du statut d’entreprise à mission, raison d’être, refonte de l’architecture de marque. Le rebranding seul ne suffit jamais. Le rebranding accompagné fonctionne.
Maintenant regardez ce que Galliard-Minier vous propose. Un changement de nom plus un label. Pas de financement, vous le saviez. Mais une démarche de labellisation avec critères à définir d’ici septembre. Un cadre formel qui force une concertation nationale. Une scène politique qu’aucun ministre de l’Autonomie n’avait montée depuis le rapport Libault.
Vous avez deux options. Continuer à écrire la tribune indignée que tout le monde a déjà lue. Ou regarder ce que des opérateurs privés ont fait quand ils ont reçu la même contrainte. Clariane et Emeis ne se sont pas battus contre leur changement de nom. Ils ont décidé de s’en servir.
Le label France, à deux conditions
Le label France fait deux choses à la fois. Il transfère sur les EHPAD une charge symbolique de garantie publique que Korian et Orpea avaient laissée filer avant de changer de nom. Et il les inscrit dans une famille de services publics réformés — France Travail, France Services, France Renov — qui produit un effet de halo, qu’il soit mérité ou non.
Mais le halo n’est pas un programme. Vous avez deux précédents pour mesurer ce que le label peut porter.
Deux précédents : France Services et France Travail
France Services, lancé en 2019, repose sur huit engagements certifiés par AFNOR Certification, renouvelés tous les trois ans. Le maillage territorial est concret : 99,7% des Français habitent à moins de vingt minutes d’une structure labellisée. Le label produit ce qu’il promet parce que la promesse est vérifiable.
France Travail, lancé le 1er janvier 2024, repose sur un budget de 2,3 à 2,7 milliards d’euros pour élargir les missions et refondre l’accompagnement. Le changement de nom est venu accompagner une réforme structurelle. Le bilan reste mitigé deux ans plus tard, mais personne ne peut dire qu’il s’agissait d’un simple rebranding.
Le label fonctionne à deux conditions. Des critères qui se vérifient. Des moyens qui suivent. Si l’une des deux manque, le label devient ce que les fédérations dénoncent à juste titre : un emballage.
Maisons France Autonomie, en l’état
Or que sait-on aujourd’hui des critères de Maisons France Autonomie ? Une seule chose. Les établissements devront disposer d’un accueil temporaire. Le reste se définira lors de la conférence nationale de septembre 2026. C’est court. C’est aussi un cadre formel qui n’existait pas auparavant et qui force le ministère à publier des engagements opposables à un horizon donné.
C’est dans cet espace que se joue votre intérêt.
Le piège du « plus de moyens »
Le contexte politique limite ce qu’un ministre de l’Autonomie peut faire en mai 2026. Gouvernement de fin de règne, parlement sans majorité absolue, finances publiques contraintes. Galliard-Minier hérite d’un portefeuille qui n’a pas vu une seule victoire politique depuis sept ans.
Dans cet état, deux comportements s’offraient à elle. Occuper l’agenda — tournée des EHPAD, photos avec les soignants, communiqués sur la bientraitance — ou poser un objet politique formel qui contraint l’agenda institutionnel. Un label, c’est cela. Il oblige à publier des critères, à convoquer une conférence nationale, à consulter les fédérations professionnelles. Et — point que personne ne souligne — il ouvre la possibilité de consulter les familles et les résidents eux-mêmes.
Les bénéficiaires, absents du débat
C’est là que le secteur se trompe en mode automatique. Quand les fédérations défilent en réclamant “des moyens”, elles font ce que font les syndicats du 1er mai, les grévistes de l’Éducation nationale, les contrôleurs SNCF en débrayage : elles parlent au nom des usagers sans les inviter. Les bénéficiaires sont la dernière roue du carrosse depuis sept ans, c’est-à-dire depuis que le rapport Libault les a oubliés.
“Des moyens” est devenue une rengaine. Plus de moyens pour quoi ? Augmenter les salaires va-t-il restaurer l’attractivité du secteur ? Le Ségur de 2020 a versé 183 euros mensuels supplémentaires aux soignants ; l’effet documenté sur la pénurie reste maigre. Injecter de l’argent dans un système défaillant ne corrige pas la défaillance. Cela paie pour qu’il continue de fonctionner mal.
Travailler à enveloppe constante
Or à iso-moyen, vous pouvez faire bouger les lignes. J’ai coordonné deux livres blancs avec l’UD2MS — l’un sur l’organisation du repas en EHPAD, l’autre sur le zéro contention. Aucun ne réclame de financement supplémentaire. Tous deux listent des actions qui améliorent la vie des bénéficiaires sans alourdir le travail des soignants. Pas une révolution. Un changement opérationnel mesurable.
Le label comme contournement
La valeur perçue du care est si faible que les bénéficiaires ne veulent pas en payer le prix. Le service ne séduit pas. Personne ne se réjouit d’entrer en EHPAD comme on se réjouit d’acheter une voiture neuve. Par conséquent, la charge revient à l’État. Et l’État, qui ne veut pas payer plus, cherche des contournements.
Le premier contournement, ce sont les aidants. Des millions de personnes en France assument à titre familial un travail dont l’évaluation économique dépasserait largement les enveloppes que les fédérations réclament.
Le second contournement, c’est la réorganisation des établissements à enveloppe constante. C’est ce que documentent les livres blancs UD2MS. C’est aussi ce que la conférence de septembre prétend amorcer.
Le changement de nom entre-t-il dans la catégorie des contournements ? La question mérite d’être posée. Un rebranding sans financement, accompagné d’un label dont les critères vont s’écrire avec les acteurs, ça ressemble à un contournement de plus. Plutôt subtil, plutôt indolore pour l’État, plutôt utile au secteur — à condition de s’en saisir.
Si cette stratégie vous défrise, le meilleur moyen de ne pas la subir, c’est de ne pas compter sur l’État pour faire avancer vos pions. Vous avez un cadre formel, vous avez quatre mois jusqu’à la conférence nationale, vous avez la possibilité de pousser les bénéficiaires à la table. À vous de remplir l’espace. Ou de continuer la tribune indignée.
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