« Alors, c’était comment, Cannes ? » On me l’a demandé une dizaine de fois cette semaine. Ceux qui n’étaient pas à Cannes veulent savoir ce qui se prépare. Ceux qui y étaient veulent savoir s’ils ont vu la même chose que moi.
Je n’y vais pas pour compter les stands alignés ni pour subir des tables rondes qui s’oublient à la sortie.
Je cherche ce qui se dessine : une tendance qui prend forme, une promesse qui s’amorce ou se concrétise enfin, un usage qui se matérialise autour d’un produit.
Parfois, l’absence compte autant que la présence — cette année, une fédération n’a pas pris de stand à Cannes, sans que ça prête à conséquence. Ce n’était pas vraiment sa place, et personne ne l’a remarqué.
Ma grille de lecture est le fruit de l’expérience. Huit ans à suivre la silver economy, semaine après semaine, m’ont appris à repérer ce qui compte derrière ce qui brille. C’est cette synthèse-là qu’on me réclame en debrief, pas un compte rendu.
Un rappel s’impose. Le Silver Eco Festival, organisé par On Medio sous la direction de Jérôme Pigniez, se tenait à Cannes le lundi 14 et le mardi 15 septembre 2026, juste après le salon du yachting. À mon arrivée, dimanche soir la ville grouillait encore de skippers en plus de sa faune cosmopolite et clinquante habituelle.
Sauf pour les Niçois, Cannes reste loin de tout. Il m’a fallu huit heures de train depuis Vernon pour y arriver, et ça dit déjà beaucoup : un tel salon demande du temps. C’est un atout. Ça peut aussi devenir une raison de ne pas venir, quand la promesse reste floue.
Premières impressions : fréquentation et tapis rouge
Lundi matin, tour des stands. Plusieurs fois. Je salue des connaissances, je prends la température. Ce qui frappe n’est pas un chiffre — je n’ai aucune donnée de fréquentation, et je ne vais pas en inventer une. C’est une composition.
Certains profils, familiers des éditions précédentes, semblent moins présents dans les allées.
Dans mon analyse comparée Cannes vs Arras j’appelais de mes vœux une différenciation plus nette entre les objectifs affichés par chaque salon. J’y percevais Cannes comme LE salon des silvertech, Arras comme celui des relations public / privé. L’affichage de Cannes n’assume pas encore ce pivot, mais la composition des exposants, majoritairement tech, le laisse déjà deviner.
Les visiteurs ont-ils compris où ils mettent les pieds ?
Mais quid des visiteurs ? Je pense que c’est évident pour certains, mais que ça reste flou pour beaucoup.
Déjà, tous les acteurs de notre écosystème,y compris ceux qui y sont actifs depuis plusieurs années, ne comprennent pas bien ce qu’englobe la silver economy. Ce que signifie un salon qui se présente comme “Le salon de la filière Silver économie”. Quel rôle y joue la filière silver économie et où la trouver sur le salon. Il y a comme une omerta sur cette question et elle complique la lecture de l’écosystème par un non initié.
Des pans entiers de l’offre sont absents : l’habitat groupé, les services à la personne, la mobilité, le logement social, l’activité physique adaptée, la longevity economy, la nutrition.
D’autres sont représentés par un seul exposant : Merci Prosper pour le financement de l’autonomie. Corerpa France pour la démocratie participative. Le gérontopôle Centre-Val-de-Loire pour les gérontopoles.
Et ce sont les téléassisteurs et les silvertech qui dominent le plateau, avec plus de la moitié des stands.
L’on pourrait donc penser que pour tout acteur de la silvertech, la question ne se pose pas. Que Cannes parmi tous les événements de rentrée est un no brainer. Le Silver Eco Festival est the place to be. Mais est-ce le cas ?
Certes, on pourrait imaginer que certains acteurs qui ont dû choisir entre Cannes et les Assises des EHPAD qui se tenaient le mardi 15 et le mercredi 16 — chevauchant le second jour de Cannes — ont préféré le congrès de Luc Broussy au spectacle de Jérôme Pigniez. Mais ce n’est pas vrai. Ce n’est qu’un bout d’explication car, pour le coup, les Assises adressent un public très précis (les directions d’EHPAD, les politiques) qui n’est pas la cible de Silver Eco Cannes.
Non, selon moi, le problème est dans la précision de la proposition.
Les photos sur le tapis rouge
L’un des éléments de cette proposition n’a pas besoin d’explication, il se suffit à lui-même, c’est “La Montée des Marches”.
La volée de vingt marches couvertes d’un tapis rouge (un peu miteux, vu de près) n’est pas boudée. Année après année, c’est le spot le plus fréquenté du salon. Le but : s’y faire photographier avant de partager le cliché sur LinkedIn. À se demander si certains viennent avant tout pour cette photo, plus que pour annoncer quoi que ce soit sur le fond.
Mais - à l’instar du Festival international du film qui a popularisé cette volée de marches - le VRAI salon est dans les coursives, pas sur la Croisette.
Samsung, Assystel, Life Plus, Sonaid : la vitrine commune
Un stand, un partenariat assumé
Grand stand, angle stratégique assumé : Samsung expose à Cannes aux côtés de trois acteurs de la silver economy — Assystel, Life Plus et Sonaid. Philippe Duchêne, directeur marketing et communication de la division B2B du groupe, ne tourne pas autour du pot : la longévité et l’autonomie sont un enjeu stratégique pour Samsung, en France comme dans l’ensemble des pays où la marque est présente — c’est-à-dire partout.
L’intérêt d’un partenariat, pour un acteur de cette taille, tient en deux mots : ouverture et transparence. Chaque brique technique y gagne des garanties sur le fond et la forme, un accès aux données, et l’appui d’un réseau mondial. Ça ne pèse pas pareil d’aller voir un acheteur rehgtail quand Samsung figure parmi ses partenaires hardware.
Sur LinkedIn, après le salon, Duchêne résume sa position en une phrase : Samsung est « un partenaire tech de la silver économie à part entière ». Ses compétences propres — équipements mobiles connectés, sécurisation des données via Knox — en font, selon ses mots, « un catalyseur d’innovation au sein de la silver économie française ». Le mot est choisi : catalyseur, pas chef d’orchestre.
Trois partenaires, une vitrine commune
Le choix des trois partenaires n’a rien d’un alignement de logos au hasard.
Assystel est un acteur historique et influent de la téléassistance, connu surtout pour sa créativité et une stratégie marketing plus offensive que celle d’enseignes plus grosses, plus installées, et donc plus prudentes.
Life Plus est une scale-up — peut-être LA scale-up la plus remarquable de la silvertech française — partie de ses propres devices avant de se recentrer sur le soft, et qui peut s’appuyer sur des partenariats historiques avec Domitys ou Clariane pour asseoir sa crédibilité. Quinze minutes d’échange à bâtons rompus avec son CEO, Nicolas Chiquet, ambassadeur infatigable de la marque, en disent autant que ces références.
Sonaid, enfin — une brique technologique de détection par le son, dont la crédibilité repose sur la signature de partenariats, comme celui noué en janvier avec Arkéa Care, qui mise sur le service plutôt que sur ses propres devices.
Ces trois offres ne se complètent pas à proprement parler — chacune vise son propre marché, avec sa propre logique. Ce qu’elles partagent, c’est une vitrine : celle d’un acteur mondial qui leur prête son réseau, sa crédibilité, et l’accès à des acheteurs qu’elles n’atteindraient pas seules. D’autres, sur ce même salon, alignent des marques sans même leur offrir ça.
Un diagnostic en creux, malgré la vitrine. Le salon compte une majorité soutenue d’acteurs de la silvertech — plus de la moitié des exposants — et un nombre significatif d’acteurs étrangers qu’on ne croise pas ailleurs dans l’écosystème.
Les acheteurs, en revanche, restent discrets. Ceux qui pourraient réellement acheter se font rares ou silencieux, ce qui donne à ce salon une texture un peu décevante pour qui vient vendre, et entretient une croyance tenace : que le marché se forge avec des aides sociales, des subventions, et la présence incontournable de l’État dans l’alliage. Un flou qui plane sur toutes les options B2C.
C’est précisément pour ça que le partenariat entre Samsung, Assystel, Life Plus et Sonaid retient l’attention. Il ne résout pas le flou du salon. Il le contourne.
Les signaux qu’on ne voit qu’en marge
Des rencontres, pas un programme
Le reste de la journée tient en quelques rencontres, plus qu’en un programme. Withings me présente ses perspectives, notamment autour d’un partenariat avec l’IHU — un sujet qui mériterait un numéro à part.
Epoca, dont j’anime la table ronde, conforte une conviction que je porte depuis un moment : le rôle des médecins, et en particulier des gériatres, reste sous-valorisé dans les événements et les publications du secteur.
Arkéa Care avance sur un terrain voisin. Leur application smartphone touche un segment que les téléassisteurs recherchent depuis des lustres — les 75 ans et plus, pas encore fragiles — en court-circuitant le funnel de vente habituel du secteur.
L’an dernier, j’écrivais que la téléassistance française risquait la kodakisation si elle ne se repositionnait pas vers une offre premium de selfcare pour des actifs de 55 à 70 ans. Le public visé n’est pas tout à fait le même, ni le mécanisme, mais la direction est la même. Sur l’agora principale, là où tout se joue à Cannes, Tunstall-Vitaris avait pris un grand stand face à la scène. Arkéa Care, dans les coursives, a laissé cette place à d’autres cette année.
Ce que Berlin donne à voir
Et puis il y a Entour’âge — enfin, le dîner qui en parle. Autour de la table : Epoca, Makesense — actionnaire d’Epoca —, et Ghislaine Alajouanine, pionnière de la télémédecine en France.
En face de moi, Jules Boisson, arrivé chez Makesense en juillet, qui me bluffe par le niveau de connaissances déjà accumulées. Il me parle d’un événement auquel les gestionnaires du fonds sont associés : Agetech X Berlin. Le format est exclusif — deux cents participants — et le nombre de candidatures reçues donne le vertige : cinq cents dossiers de startups agetech pour cent à cent cinquante places, très majoritairement allemandes et d’Europe du Nord. Le Sud est absent. La France aussi.
Deux lectures possibles, ex æquo. Soit la France dispose d’un vivier de startups agetech qu’aucune veille internationale ne fait émerger. Soit ce vivier n’existe pas encore en nombre suffisant pour remplir un format aussi sélectif. Une chose est sûre : je n’avais jamais entendu parler d’une seule des entreprises présentes à Berlin — preuve, déjà, que ma veille a ses angles morts.
Ce que Cannes donne à voir
Ce déplacement à Cannes m’a surtout montré autre chose que le programme officiel : ni les Silver Awards, ni le spectacle du lundi soir. Une dynamique qui avance sans attendre que le salon structure le marché à sa place. Ainsi qu’un tapis rouge qui, à sa manière, dit qui vient pour le fond et qui vient pour la photo.
Reste une question qui me taraude : comment ces mêmes marques décident-elles de leur présence sur un salon comme celui-ci ? Pourquoi acheter un stand, une table ronde, plutôt qu’investir ailleurs ? C’est le sujet de la suite, réservée aux abonnés payants — avec un détour par le CES de Las Vegas, et une scène vécue de l’intérieur, coincé dans un espace speed-meeting où je devais lire sur les lèvres de mon interlocutrice pour comprendre ce qu’elle disait.
« En 2027, le purpose décide de tout — bien avant le choix du stand. Savez-vous pourquoi vous êtes là ? »



